Antigone – Ecrire une bonne tragédie

Antigone tape du pied en signe d’énervement…

Le vieux Sophocle est encore en retard, comme d’habitude. Il sort sans doute d’un bar ou d’un autre. La jeune femme commence à en avoir marre de l’attendre toujours pour le voir arriver, débraillé et haletant, son vieux cartable de cuir avachi dans les bras.

Elle se demande ce qu’il va invoquer comme prétexte, cette fois-ci.

Quand il apparaît, elle ne le laisse même pas reprendre son souffle. Le vieil homme en est quitte pour inventer une excuse, et essayer de cacher ses yeux brillants causés par les quelques ouzos bus avec son compère Eschyle.

– Sophocle, es-tu prêt ? jette d’un air sévère Antigone dès qu’il s’assoit à sa table de travail.

– Oui, oui… Nous reprenons à la scène des gardes ?

– Non… Je veux que tu apportes des modifications au texte de l’autre jour, dit la jeune femme d’un ton péremptoire en pianotant du bout des doigts pour évacuer une colère palpable…

– Ah bon ? Je croyais qu’il était bon et qu’on était d’accord? s’étonne le vieillard.

– Relis le texte et tu vas comprendre, reprend Antigone d’un ton sans réplique.

Sophocle rassemble le manuscrit avec mauvaise humeur et entreprend de le relire d’une voix crispée…

« Et alors ? », finit-il par lâcher après en avoir lu quelques strophes, « c’est plutôt bien, non ? ».

– Ton histoire à l’eau de rose est une vraie catastrophe… Tu vieillis et commences à faire trop sirupeux. J’ai relu la pièce hier : c’est très mauvais…

Sophocle se redresse mais, voyant étinceler les yeux d’Antigone, il renonce à la claquer… De toutes les façons, il n’y arriverait pas… trop vieux, trop faible, trop raide… Cette maudite gamine est impossible à dompter. En plus elle est bien capable de faire une scène et d’ameuter tout le personnel du théâtre.

– Et que proposes-tu pour améliorer cette bouillabaisse ? demande-t-il d’un air las, en la regardant de ses yeux mi-clos.

– Eh bien, je veux d’abord que tu m’enlèves cette histoire mélo d’aller enterrer mon mari, mort en héros de guerre… L’histoire serait quand même mieux si c’était un frère… D’abord, je n’ai pas de mari, et encore moins un homme dans ma vie qui a le cran nécessaire d’aller se battre… Donc, change-moi ce vantard de Polynice qui part se battre pour m’en fiche plein les yeux en un frère qui part au combat parce que c’est son devoir… Il me semble que la portée tragique serait plus grande, non ? 

Et le vieux Sophocle maugrée en prenant des notes pour se souvenir de faire de Polynice le frère d’Antigone… Evidemment, cette écervelée ne se rend pas compte de ce que ça veut dire : au moins huit jours de réécriture des scènes en amont, pour remettre tout au carré…

– Mais, dit-il en compulsant ses notes, pourquoi voudrais-tu aller l’enterrer ? Que tu braves les soldats ennemis pour ton mari, passe encore. Mais tu feras ça pour ton frère ? Quand tu regardes ton autre frère, Etéocle, tu crois vraiment que tu irais te faire trouer la peau pour lui ? Toi-même, tu le traites de crétin.

– Oui, mais je l’aime bien, rectifie Antigone… Il est simplement crâneur et ne s’intéresse qu’à ses jeux… Donne-moi une bonne raison… Par exemple que… oui, j’ai une idée : mon frère est interdit de sépulture par les ennemis parce qu’il est l’exemple de la résistance au siège.

– Dans ce cas, c’est à Créon d’aller le chercher à la tête des armées. Il doit faire une sortie pour aller récupérer le cadavre et lui donner une sépulture décente. C’est la logique de la pièce : la ville est assiégée et ton oncle Créon tient les armées, car ton père est devenu aveugle dans les circonstances que tu sais… Créon, chef suprême, dirige ce genre de mission et ne peut te laisser intervenir.

– Sauf si Créon ne le veut pas, coupe-t-elle avec un sourire sardonique.

– Mais à ce moment-là, veux-tu aller l’enterrer pour contrevenir aux ordres de ton oncle ? Ça ne colle pas… Tu sais, dans le théâtre, on ne peut pas faire n’importe quoi… Il faut que Créon ait une bonne raison pour cette interdiction… Tu ne peux pas dire que tu vas aller enterrer ton frère alors que c’est son rôle… Créon ne peut pas interdire un défenseur de sépulture. Il peut à la rigueur te dire qu’il y va et avoir des manoeuvres dilatoires pour s’y dérober… Veux-tu que je réécrive la scène comme ça? Il te promets une intervention puis se défausse ? Ainsi, tu as une bonne raison pour y aller… Le seul problème, ça va être pour respecter l’unité de temps.

– Une raison d’état, murmure Antigone… Il faut une raison d’état pour empêcher Créon d’y aller et me l’interdire. Et bien faisons de Polynice un espion… Créon veut faire un exemple en empêchant l’enterrement du traître, mais comme c’est mon frère, je vais y aller…

Les yeux d’Antigone brillent : elle tient une bonne idée… Elle le sent… La pièce va prendre une tournure inattendue avec son frère Polynice, ex-héros de guerre maintenant traître à la patrie, et Etéocle, ex-frère crétin maintenant guerrier héroïque…

– Et pourquoi serait-il traître ? demande Sophocle. Polynice meurt en combattant les ennemis… Il n’y a pas moyen de le faire avoir une conduite lâche, ça ne cadre pas avec ce qu’on a dit du personnage dans la présentation.

– Eh bien change…. Fais de Polynice un être lâche et veule… Il est parti à reculons au combat et a fuit devant l’ennemi… Il est mort d’une flèche perdue en essayant de regagner la sécurité du Palais.

– Bof, lâche Sophocle d’un air condescendant… Pas terrible… Si tu veux vraiment du sensationnel, tu dois le faire tuer par les défenseurs de la ville.

– On irait jusque là ? demande Antigone, surexcitée par ce développement inattendu.

Le vieillard, ravi de lui montrer qu’il a encore de bonnes idées, ajoute d’un air paternel que, si on ne peut pas faire n’importe quoi au théâtre, on peut au moins y inventer tout ce qu’on veut.

– Et est-ce qu’on peut imaginer un duel entre Etéocle et Polynice ? Ils sont en mission tout les deux et, quand Polynice, tremblant de peur et paniqué d’être hors des murailles, rebrousse chemin vers les remparts de la ville, Etéocle le prend à parti et le tue dans un combat singulier … Ça c’est du sensationnel, non ?

– C’est pas mal, admet Sophocle… Mais il y a quand même un petit souci : le duel est une bonne idée, mais pas crédible : tu imagines que, en pleine bataille, les deux chefs ont le temps de faire un duel entre eux ? Non… le fracas des armes, la fièvre du combat, la folie due aux odeurs du sang et de la mort ne permettent pas d’imaginer un duel entre les deux frères en plus.

– Alors… ils sont ennemis, conclut Antigone.

– Ennemis ? demande Sophocle, incrédule.

– Oui… En fait, Polynice est passé à l’ennemi… Il veut la ville… Il ira jusqu’à tuer père et mère, s’il le fallait, pour arracher le pouvoir à Créon et Etéocle… Il me tuerait moi aussi pour le pouvoir… C’est un salaud, un traître et il va mourir de la main même d’Etéocle, de son frère resté fidèle et envoyé dramatiquement dans cette bataille fratricide par Créon… Le combat est rude et Polynice n’en réchappe pas !

– Et donc, tu ne vas pas aller enterrer un tel salopard! termine Sophocle, content de lui. Tu vois, on arrive à des non-sens. Je te propose qu’on reprenne la pièce comme je l’avais construite : Polynice est ton mari, il est mort au combat et on raconte l’histoire de la petite Antigone qui infiltre les lignes ennemies pour aller l’enterrer. C’est déjà une belle histoire… morale et solide, qui montre ce qu’une Antigone peut avoir dans le sang pour son mari.

– Bof, soupire la jeune femme, pas convaincue… Pourtant, ma vie ne marche pas comme ça.

Dans son esprit bouillonnant, elle est capable de choses bien plus héroïque que simplement d’aller ramper sous les barbelés pour récupérer un mari mort…

« Sophocle », ajoute-t-elle pensivement, « crois-tu vraiment que j’irais comme ça enterrer un mari mort au combat ?  Dans la vie, je sens que je n’en aurais aucune envie… Il est parti à la guerre alors qu’il aurait pu l’éviter, c’est son problème… Est-ce que ça devrait être le mien absolument ? »

– Mais oui, mais oui, répond Sophocle… Tu l’aimes et tu le feras… On pourrait ajouter dans les premières scènes qu’il est très beau. Il t’aurait confié ne pas supporter l’idée, mort, d’être dévoré par les corbeaux… Alors il te fait jurer d’aller l’enterrer s’il meure sur le champ de bataille hors de la ville… Ça marche plutôt bien, comme explication, non ?

Toujours pas convaincue, Antigone regarde la flamme de la bougie illuminer la table… Le soir commence à tomber… Elle fixe la lumière durant un long moment, pendant que Sophocle remet de l’ordre dans ses notes… Il a récupéré maintenant et sa fatigue du début s’est envolée…. Sans doute l’effet d’une discussion gagnée contre celle qu’il considère comme une péronnelle prétentieuse qui s’acharne à vouloir corriger ses textes, lui, l’un des plus grands auteurs de pièces sentimentales du pays.

– Sophocle… Je dois mourir… lâche-t-elle en desserrant à peine les dents.

Relevant la tête, le vieil homme a un haut le cœur, avant de se rassurer : la petite est toujours dans son idée et non en train de lui annoncer quelque funeste nouvelle.

– Ecoute Antigone, lui dit patiemment Sophocle… franchement je ne vois pas comment on pourrait faire pour démêler ton idée. On était d’accord depuis le début, j’ai accepté que tu travailles avec moi, mais ce n’est pas pour que tu fiches le bazar dans mes manuscrits. Alors on reprend Polynice comme un mari exemplaire, toi comme une épouse exemplaire, sa mort comme un décès exemplaire et cet enterrement comme la preuve exemplaire d’un amour exemplaire…. Et ça va très bien comme ça, termine-t-il d’un ton coupant.

Antigone ne répond rien… Elle fixe toujours la bougie, les yeux dans le vague…

Furieux, Sophocle se lève et sort chercher un verre d’eau… Cette petite peste n’a même pas eu la gentillesse de lui proposer le moindre rafraîchissement…

Quand il revient, une mauvaise surprise l’attend…

Antigone sourit… de ce sourire carnassier qu’ont les chats quand un mulot bien gras s’est bêtement mis entre leurs pattes… Les yeux écarquillés et la commissure des lèvres quasiment au niveau des oreilles, elle frotte ses mains l’une contre l’autre.

– Je sais comment faire, annonce-t-elle d’un air excité.

– Ah bon ? grogne Sophocle en essayant vainement de cacher son irritation, et en se demandant ce qu’elle a bien pu encore imaginer.

– Voilà… J’ai trouvé comment on va récrire ça !

– « On »  ?  « ça » ? demande Sophocle en criant presque. Ecoute, Antigone… Jusqu’à preuve du contraire, c’est moi qui écris… J’aimerais bien que tu ne l’oublies pas…

Mais Antigone l’a déjà oublié… Elle se lève et prend un ton jubilatoire…

– Sophocle, il faut arrêter les pièces débiles des femmes gentilles qui vont enterrer leurs maris héroïques… Je suis chiante, butée et dépourvue de toute compassion envers les hommes qui se battent… Mais pour enterrer mon frère, j’irai même contrevenir aux ordres de Créon, qui n’aura pas d’autre choix que de m’exécuter parce que j’ai bravé la loi, SA loi. C’est ça, le sujet de la pièce : on se fiche un peu du combat des frères pour le pouvoir, mais Polynice doit être enterré… C’est mon devoir de sœur et je vais le faire, même si j’y perd la vie. C’est une question de devoir moral… On pourrait même imaginer que, après le combat, les corps d’Etéocle et Polynice ont été retrouvés tellement défigurés qu’on ne sait pas vraiment qui est dans la chapelle ardente d’honneur et qui pourrit sur le champ de bataille, en proie aux corbeaux et aux rayons du soleil. Mais qu’à cela ne tienne… Qu’il soit traître ou héros, Antigone fait son devoir pour son frère, sans se laisser détourner par ses amis ni par sa sœur Ismène, qui est raisonnable et pas une tête de mule, elle. Antigone se fait arrêter, refuse tout compromis en arguant que son devoir moral dépasse la raison de l’état. Créon est obligé de la condamner à mort… Pourtant, ce n’est pas un mauvais bougre, mais c’est le chef. C’est la guerre et la Loi Martiale a été promulguée. Il a des devoirs, Créon. Et il ne va pas se dérober aux siens plus que moi aux miens. C’est ça la dimension tragique: ni lui ni moi ne voulons de ma mort, mais nous allons me faire mourrir, parce que c’est notre devoir à chacun.

– Mais, s’écrie Sophocle, ça fait récrire toute la pièce !

– Oui, mais c’est nettement mieux comme ça… Et cette pièce-là, je vais te la jouer super-top !

– Je refuse, déclare Sophocle en se dressant devant Antigone, j’ai déjà tout écrit pour un Polynice qui est ton mari. Je n’ai aucune envie de tout reprendre à chacune de tes lubies.

– Ah oui ? Tu refuses ?

– Oui…

– Dans ce cas, dit Antigone, je crois que je fais mettre le directeur du théâtre, qui est aussi le commanditaire de la pièce, au courant de tes ardoises dans les troquets alentours. Je crois que, pour avoir mon histoire je serais capable de te faire un truc pas gentil du tout. Et la dernière avance que tu as demandée a eu un peu de peine à passer, tu t’en souviens très bien… Alors évite que je lui fasse part de toutes tes frasques et surtout, écris une bonne pièce !

Le souffle coupé, Sophocle regarde la jeune femme triomphante qui le toise d’un air narquois.

– Tu me ferais ça ? demande Sophocle, d’un air abattu.

– Reviens dans trois jours sans le nouveau texte, répond Antigone d’un air sourd, et tu verras de quoi je suis capable pour que tu me fasses le Polynice que je veux.

Sophocle, outré mais vaincu, range ses affaires en grommelant. Sans se retourner ni même saluer une Antigone froide et dure, il quitte la pièce d’un pas décidé.

Mais en lui, il n’en pense pas moins : « Polynice en mari, ça allait donner une bonne pièce… Mais à en faire son frère, bonjour la cata! ça ne tiendra même pas une semaine à l’affiche! ».

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PS: J’espère que les héllenistes et les férus de théâtre me pardonneront les libertés prises avec la vérité historique: Sophocle a été vraiment un type formidable, à la vie exemplaire. Pas du tout tel que je le croque ici…
Depuis les Champs Elysées où il séjourne, puisse-t-il retenir les Furies et être indulgent envers son humble admirateur!
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2 commentaires sur “Antigone – Ecrire une bonne tragédie

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