Rapatata – La Relectrice

Contexte: Ce conte n’est pas basé sur des faits réels (mais si vous attendez avec trop d’anxiété chaque soir de lire votre conte du jour, ça pourrait le devenir )

Le soir tombe dans la maison où habitent la Relectrice et ses parents. Ils finissent de diner. Bientôt elle regagnera sa chambre, dont elle a tiré les rideaux, comme pour protéger le monde extérieur d’un insoutenable sabbat …

Bien qu’il soit tôt encore, la maison est comme assoupie et l’on entendrait presque la respiration tranquille de ses habitants… Pour les parents, le jour finissant apporte son lot d’émissions télévisées et de mots croisés…

« Bonne nuit, ma chérie » glisse tendrement la maman en déposant sur la joue de sa fille le même baiser maternel qu’à l’habitude.

« Bonne nuit ! » lance son père en achevant la lecture de son journal…

La Relectrice serre le col de son chemisier en montant l’escalier…

La tête lui tourne… Pourtant, elle n’a qu’à peine touché au verre de vin versé par son père… Pas davantage elle ne peut incriminer la cuisine de sa mère, qu’elle a chipotée dans son assiette… Chaque marche qui mène à l’étage lui demande un effort supplémentaire… Ses jambes, d’ordinaire élastiques et souples, sont raides et contactées.

« Ce n’est pas possible que je réagisse comme ça », se gronde-t-elle, les dents serrées…

Elle s’arrête au palier, le souffle court et la respiration sifflante… Elle a la sensation d’avoir remué des dizaines d’enclumes… pelleté des tonnes de charbon… déplacé des montagnes entières…

« C’est donc ainsi, qu’on souffre quand on a de l’arthrite ? » se demande-t-elle en regardant ses mains tremblantes. Une douleur sourde tenaille chacune de ses phalanges, comme si le bourreau, un expert en lenteur, souhaite voir éclore des fleurs de souffrance au milieu de ses jardins les plus secrets.

« Tu vas y arriver », s’encourage-t-elle avant d’entendre la voix de sa mère l’appeler… Dans sa montée vers l’enfer, elle ne s’est pas rendue compte avoir accroché un bouquet de fleurs artificielles et en avoir renversé le pot… Le tintamarre tire sa mère de son feuilleton alors qu’elle même n’a aucune conscience du bruit… « Me voilà bien » songe-t-elle, tout en rassurant sa mère du milieu de l’escalier…

Elle est maintenant assise sur la première marche qui attaque la deuxième volée des marches… Ses jambes ne la portent plus… Le menton posé sur les genoux, elle entoure ses jambes et ses mains emprisonnent ses coudes… Une vraie pose de petite fille… pire : de victime… Et pourtant, elle n’est plus une fillette et encore moins une offrande sacrificielle… Mais là… C’est trop dur et elle rêve de s’allonger, nue et entravée, sur la pierre froide d’un autel redoutable…

« J’ai la fièvre » finit-elle par murmurer en essayant de fixer ses pensées sur cette vérité rassurante…

En bas, le remue-ménage indique que ses parents vont se coucher… Combien de temps reste-elle là, quasi-inconsciente et comme divaguant ?

Silencieusement, elle monte la fin de l’escalier… Le bruit des pas maternels qui se rapprochent opère presque un miracle… Alors qu’elle était prête à s’effondrer en pleurs enfantins, son  âme reptilienne reprend possession du corps engourdi… Elle se retourne et, le ventre butant contre le nez des marches, elle serpente jusqu’en haut… A ce moment, plus rien n’existe… Elle n’est plus qu’un tube musculaire qui échappe au danger et part se lover dans un invisible réduit…

Elle ferme la porte de sa chambre et se couche en chien de fusil devant… Son dos arrondit touche le panneau de bois, comme pour conjurer une invasion… Ses bras reprennent leur position autour de ses jambes repliées… Elle pleure dans la posture d’un fœtus et ses larmes amniotiques baignent un indicible chagrin qui fouaille ses entrailles…

L’Ecrivain lui a demandé de relire encore des textes…

Ça la rend malade…

Mais il est trop tard pour elle… Sa volonté a déjà abdiqué ; ses émotions l’ont terrassées pour ne faire d’elle que cette poupée de chiffon désarticulée et pitoyable…

Comment a-t-elle pu en arriver à ce résultat ?… Une copine lui a donné un manuscrit de nouvelles… Elle le tenait de l’auteur, une vague connaissance qui lui avait transmis sur le net… Elle a lues les courtes histoires et en a été émerveillée… Est-ce bien un homme qui cisèle les mots ainsi ou bien quelque démon retors qui charme le cœur des filles avec des phrases bien tournées ? Ce ne sont pas des histoires, mais d’insidieuses caresses qui pénètrent sans crier gare par les prunelles des jeunes femmes, font leur nid dans leur ventre et nourrissent une bête qui, à l’instar de certains bébés-prédateurs, rongeront leurs entrailles jusqu’à ce qu’elles naissent en tuant leur hôte…

Combien de ces femmes ont déjà succombé ? Au-delà du chant des amours sucrées s’étale le champ acide des batailles… Elevées par la grâce des arabesques verbeuses, les malheureuses se sont jetées, grelottantes et apeurées dans un abîme sans fond où elles ont perdu leurs ultimes féminitudes…

Le cœur battant, elle a osé lui écrire… Une plume trempée dans la sueur de sa pudeur autant que dans la moiteur de sa féminité… Une lettre où elle a jeté des mots de son corps autant que des conjonctions de ses pensées… Quand elle y pense, elle se dit qu’elle n’aurait jamais dû vendre son âme à un prix aussi dérisoire…

Les réponses sentaient le souffre, mais elle n’en a retenu qu’un parfum…

A la manière des vachers de l’Amérique profonde, l’auteur a enroulé son âme dans un lasso dont le nœud coulant s’est glissé autour de son cou, de ses chevilles, de son cœur et de ses attentes…

Depuis ce moment, l’air ne pénètre plus qu’avec parcimonie dans ses poumons enflammés, apportant comme à regret la vie dans cet univers trop sensuel pour être honnête…

Elle a su qu’elle allait trop loin le jour où elle a dormi avec le livre, les bras enlaçant le papier coupant, les lèvres posées sur la reliure en plastique…

Au détour d’un email, il a demandé, si elle voulait bien devenir Relectrice… Lui dire ce qu’elle pensait de telle ou telle histoire, lui apporter une critique constructive… Il voulait savoir ce qu’une femme lisait dans sa prose… « Vain orgueil d’un apprenti », a-t-il argumenté…

Elle a accepté… Malheur à elle… Elle a accepté de devenir la Relectrice, tandis qu’elle donnait à l’objet de son trouble du surnom de l’Ecrivain…

Elle a aimé donner son avis, s’identifier à ces femmes cajolées, sublimées, adorées… Elle a brisé les sceaux de son âme pour y faire entrer à flot le miel de ce fleuve de mots et, invoquant Augias lui-même, elle s’est abandonnée à ce torrent impétueux et irrésistible…

Et c’est le plaisir qui a présidé à ses relectures…

Mais c’est quand elle lisait les histoires belles… Des contes et des comptines simples et vaporeux, où fusaient des rires à chaque page… Les histoires racontent des dragons, des animaux fabuleux, des génies dans des tables à repasser, des sapins assassinés, des banquiers torturés et des fleurs qui marchent…

« Les poissons savent-ils quand l’hameçon dans leur gorge leur est mortel ? » pense-t-elle en redressant la tête…

Au bout de quelques jours, l’Ecrivain a changé de registre… Ses envois, plus rares, ont commencé à être assortis de mises en garde…

C’est à partir de ce moment que les récits ont été terribles… alors qu’elle attendait encore des rires et d’émouvantes sensations, les histoires suivantes ont été un écorchement…

Alors qu’elle avait laissé les phrases de l’Ecrivain faire un travail d’orfèvre dans son cœur, elle sent maintenant qu’il enfonce au burin les mots dans sa chair… Vlan ! Un coup sur le ventricule gauche… Pan ! Un bout d’oreillette qui saute… Re-vlan ! Une rangée de côtes qui se brise…

« Pitié » articule-elle en lisant les phrases qui décrivent d’infâmes orgies, d’insoutenables liaisons, d’insanes appariements… Des hommes et des femmes, bestialisés dans les plus fangeuses positions, copulent… Des récits toujours admirables mais qui remplacent son sourire par un rictus de nausée…

Le cœur de la Relectrice saigne…

Dressé devant elle comme un personnage d’épouvante, l’Ecrivain brandit maintenant, face à la Relectrice, un pieu et un marteau pour graver dans la chair ses histoires suivantes… Vampire obscène dénaturant sa pureté de jeune fille, il détourne les symboles de son trépas pour en faire les étendards de son triomphe…

La Relectrice n’en peut plus… Morphée la fuit… Le repos quitte sa chambre… Son lit naguère accueillant se transforme en une table de tourments que hante chaque soir le bourreau…

Fuyant la lumière, la Relectrice commence à lire le plus tard possible… Les textes arrivent dans la journée, le soir, le matin… Mue par un instinct inconnu d’elle, elle stocke les messages arrivés en journée sans les lire. Et le soir, quand arrive la lune et le cortège de ses démons, elle monte dans sa chambre et s’attelle à la charrue qui sillonne sa chair de plaies incandescentes….

Dans les premiers temps, c’est à la mi-nuit que l’Ecrivain abandonne son corps endolori… Les traits tirés et la cerne luisante, elle agrippe son réveil le lendemain matin et va, telle une automate, puiser dans la douche l’énergie de survivre encore une journée…

Petit à petit, les nuits raccourcissent…

C’est maintenant juste avant les plus petites lueurs de l’aube qu’une miséricordieuse main suspend la lecture qui s’acharne sur son corps et laisse son âme asphyxiée reprendre un peu de souffle…

Ses parents sont consternés de la voir devenir maigre et blême. Elle ne parle plus que par monosyllabes et jette des regards noirs sur quiconque s’inquiète d’elle…

Une amie vient la veiller dans son inéluctable déchéance, appelée par les parents de la Relectrice, effrayés de voir leur fille sombrer dans les eaux noires d’un Styx inaccessible à leurs soins attentifs…. Son regard fixe continuellement l’écran de son ordinateur, guettant le signe de l’arrivée d’un email… Ses lèvres asséchées remuent faiblement en reprenant une litanie de mots jetés par hasard : lire… finir … écrire… email… dire…

Elle sombre dans une léthargie malsaine et sans rémission…

………………………………………..

Le réveil est arrivé en pleine nuit… Son amie, assoupie sur une chaise, laisse échapper un cri en entendant la malade dire d’une voix claire et forte « j’ai faim ! »… Se redressant sur son lit, elle s’étonne de cette présence en lui demandant ce qu’elle fait là, assise dans sa chambre à point d’heure, la mine angoissée et le cheveu terne…

Trois jours plus tard, deux gendarmes frappent à la porte, portant précautionneusement une statuette de bois où le prénom de la Relectrice est pyrogravé en grosses lettres malhabiles.

« Elle a été trouvée dans une cave  où opérait un étrange personnage, décédé dans des circonstances mal élucidées» explique l’officier de Gendarmerie.

« Nous avons découvert vingt-sept statuettes sciées dans un coin de la cave, toutes marquées d’un prénom féminin.» ajoute-il. « Après vérification, il apparaît que se sont toutes des jeunes femmes qui se sont laissé mourir d’inanition. Le premier cas remonte à plus de huit ans, le dernier à moins de trois mois. Votre statuette, la vingt-huitième, était engagée dans l’étau quand nous avons trouvé le propriétaire, mort au pied de son établi, la scie à la main.».

« Et maintenant », poursuit l’officier d’un ton grave en ouvrant son épais cahier de notes, « racontez-nous ce qui vous est arrivé dans les dernières semaines…».

Publicités

Un commentaire sur “Rapatata – La Relectrice

  1. Un petit retour de ma part, au pays de la magie noire.
    Toujours aussi agréable, cette lecture.

    Une re-re-re lectrice qui n’y perd pas sa santé morale

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s