Kitou – L’abnégation des sardines

Contexte: Dernier conte écrit en 2007 (le 31 décembre!), et premier à être mis en ligne en 2008 (mettre des sardines en ligne, c’est bien le mot)… Bonne année à toutes et à tous !

« Et vous serez étêtées, éviscérées puis enduites d’huile d’olives ou de diverses sauces »… Le ton docte de la sardine-professeur 17624  envahit l’espace de la salle de cours, située dans la huitième vague. Infatigablement, il enseigne aux sardines leur destinée et la noblesse de leur nature de nourriture humaine. « Hors de la boîte, point de salut ! » se plait-il à dire à ses élèves.

Les deux jeunes 2498 et 2501, nées à trois œufs d’intervalle dans le Grand Banc qui croise au large de Marseille, restent quand même dubitatives… Et notamment, elles sont inquiètes : toutes ces opérations ne risquent-elles pas d’être douloureuses ? L’éviscération, surtout.

« Mais non » répond sans cesse le sage professeur 17624. « Dans leur grande mansuétude, les hommes, qui sont notre devenir, prennent soin de nous tirer avec de doux filets hors de l’eau, où nous connaissons une mort miséricordieuse avant que ces opérations de chirurgie nous transforment en une nourriture digeste ». Soit… Mais ces propos lénifiants n’arrivent pas à calmer la nature inquiète des deux amies, qui reviennent sans cesse sur le sujet.

« Et pourquoi vous n’avez-vous jamais été mangé ? » demandent souvent les élèves à leur enseignant. Nom numéro de naissance -17624- trahi une naissance il y a au moins trois ou quatre pontes, ce qui est très inhabituel. L’espérance de décès chez les sardines n’excède généralement pas quelques mois. On peut compter sur les hommes pour ne pas laisser les poissons faire de vieilles arêtes. Du coup, elles émettent des réserves sur leur professeur. Peut-être celui-ci, n’étant pas tout à fait certain de son enseignement, préfére rester en vie plutôt que de se lancer dans le chalut? Une sorte de pari pescalien, où la vie réelle a le pas sur une hypothétique vie meilleure, imaginée exclusivement à base de supputations halieutiques.

La réponse du vieux professeur ne convainc pas spécialement les jeunottes : il prétend que certains spécimens sont choisis par les humains pour transmettre aux nouvelles générations les principes de vie des sardines : naître, grossir en absorbant des planctons et des particules d’algues, puis se faire prendre dans un filet d’où elles iront rejoindre la grande fabrique qui leur ouvrira les portes des dîners chez les humains.

Les deux sardinettes sont quand même un peu tristes : elles sont habituées à nager dans les eaux chaudes au large du port de Marseille, à goûter la voluptueuse saveur des algues dans les calanques… Pourquoi renoncer à toute cette quiétude pour se faire dévorer par de grands animaux à deux pattes, qui ne brillaient ni par leur sympathie ni par leur grâce ? Elles en croisent souvent, de ces bestioles qui leur ne parlent jamais et barbotent avec indifférence au milieu d’elles.

2498 et 2501 grandissent et ont maintenant la taille de sardines adultes. Elles ne jouent plus à des jeux puérils de sardinettes, mais tiennent maintenant des conversations à n’en plus finir sur la marche du monde et le banc ringard de leurs parents. Elles arborent des tenues de nageoires complètement loufoques. Elles sentent aussi de délicieux et inconnus frissons dans leurs flancs, en croisant des sardines du sexe opposé, les écailles couvertes de boutons et la voix éraillée.

Malgré leur vie heureuse, elles restent quand même viscéralement inquiètes de leur trépas : sera-t-il douloureux ou pas ? Et l’ablation de leur tête ou de leurs organes internes sera-t-il l’objet de souffrance ou non ?

Elles ont l’occasion d’en parler avec certains de leurs congénères, mais la plupart ne semblent pas se préoccuper de considérations existentialistes… En fait, il semble bien qu’aucune autre sardine ne songe au futur. Toutes ont intériorisé leur destin : elles font confiance à la sagesse des hommes pour les préparer sans douleurs… Peut-être tout au plus une certaine gêne lors du décès.

Ce concept de vie est connu sous le nom de l’abnégation des sardines. Il s’agit du principe directeur par lequel ces poissons règlent leur vie : il faut naître, grossir, puis nager en grands bancs dans lesquels les chaluts viendront prélever une portion de repas.

Le vieux professeur 17624 répéte son enseignement à l’envie. A chaque génération, rien ne doit changer dans ce cycle où les uns sont à la base d’une pyramide de l’alimentation dont le sommet est occupé par les autres… Leurs rapports sont fixés par avance : on sait d’entrée de jeu qui mangera qui. Quant à savoir si c’est moral ou pas, ça n’a pas de sens… Et si ce sera douloureux ou pas, ça n’a pas de réponse, en fait…

Une angoisse sourde vrille le ventre de nos amis 2498 et 2501. Elles se font de plus en plus pressantes auprès de l’enseignant, au fur et à mesure que le banc grossit et que se rapproche la venue des chaluts.

Les eaux sont froides quand les premiers prélèvements dans le banc se font… Les sardines sentent le filet les effleurer mais, elles ne peuvent y sauter. Elles voient quelques unes de leurs congénères entrer avec allégresse dans le piège, puis s’élever dans les eaux jusqu’à rejoindre le divin navire qui est à la fois leur dernière étape de cette vie, mais également la porte par laquelle elles s’élancent dans leur nouvelle vie… Sardines à l’huile d’Olives, à la sauce provençales, pâté de sardines au whisky, crèmes et mousses, sandwichs et autres préparations plus élaborées… Bientôt elles connaîtront le nirvana des poissons et feront honneur à leur espèce en paradant à la table des humains.

Toutes ?

Sauf deux… 2498 et 2501, de plus en plus ennuyées de ne pas partager ce bel optimisme, parlent de s’évader du banc… En fait, cette histoire d’être préparées sans douleur ne les inspire guère. Elles ne sont pas si sûres que la vie dont on parle au-delà de leur existence actuelle soit si douce et si noble. Après tout, aucune sardine n’est jamais revenue raconter ce qui se passe là-bas. Plusieurs fois, elles suivent un bateau et passent au milieu d’un massacre de têtes coupées et des queues tranchées… Personne ne s’en émeut, mais les deux sardines, maintenant adultes, frissonnent de toutes leurs écailles en repensant à ce spectacle d’épouvante.

Elles mettent leur projet à exécution la nuit suivante … Profitant que le banc nageote  de-ci, de-là sans vraiment de but, elles prennent un chemin orthogonal et s’enfuient à tire de nageoire. C’est à peine si la grande masse des poissons s’en rend compte… Personne ne leur envoie un au revoir de la caudale ou de la dorsale…

Durant une semaine, elles nagent ensemble…

Elles découvrent l’ivresse de la liberté… Nager dans des eaux profondes, se réfugier dans les coraux, suivre des mulets et respirer la senteur des algues fraîches.

Finalement, cette vie de liberté a du bon. Elles ne se soucient plus des hommes ni de leurs repas… Maintenant, leur destin appartient à leurs nageoires et à leur instinct. Elles sont libres ! Jamais elles ne seront obligées de s’offrir en holocauste aux pêcheurs et leurs grandes fabriques.

Mais c’est sans compter sur le destin et ses cruels détours…

Le malheur frappe quand les deux amies s’aventurent dans l’épave d’un ancien sous-marin, échoué sur les fonds depuis des décennies. La coque éventrée laisse entrevoir un entrelacs de tuyaux, de bouteilles et un bric-à-brac indéfini dont les sardines ne perçoivent pas le sens. La fonction de ce tas de ferrailles leur échappe, puisqu’aucun poisson ne se nourrit d’humains en boîtes.

2498 et 2501 entament leur visite par un tube, mais 2501 ne la finira jamais. Sa co-navigatrice imagine qu’un carnassier à l’affût d’innocentes victimes, a happé son amie d’une détente brusque, l’emportant dans son trou pour la dévorer.

2498 se souvient de son vieux professeur les mettant en garde contre les murènes, requins et autres prédateurs : ces poissons mangent les autres. Ils empêchent notamment les sardines de réaliser leur Grand Œuvre.

2498 est inconsolable d’avoir perdu son amie… Elle nage maintenant sans but, sans destination… Plusieurs fois, elle songe à mourir. La mer boit ses larmes sans même s’en rendre compte… A quoi bon vivre quand on ne peut même pas pleurer ?

Elle en est là de ses errements quand elle aperçoit, au dessus d’elle, un carré sombre qui se découpe sur la surface de la mer. La curiosité dévore notre amie 2498, car les sardines restent curieuses, même quand elles sont dépressives et suicidaires.

Sortant un œil de l’eau, elle voit un espar bricolé avec quelques planches jointées à la va-vite. A bord de ce radeau de fortune, deux personnages : un marin couché, aux yeux hagards et, debout face à lui, une haute silhouette noire, emmaillotée dans un grand manteau sombre d’où émerge un bras squelettique tenant une immense faux.

La sardine, voyant cet équipage, essaye de parler au marin… Mais ses râles indiquent qu’il n’a plus longtemps à vivre. Sous peu, il rendra son âme au Créateur. Depuis combien de temps dérive-t-il ainsi, après le naufrage de son bateau ?

2498 prend pitié de cet homme. Elle songe qu’il est temps d’arrêter son périple égoïste pour accomplir son destin… Depuis que 2501 a disparu, elle prend conscience que sa vie n’a plus aucun sens. Elle renie sa sardinitude en exemptant de sa destinée nourricière.

Sa résolution est vite prise. Elle part demander à des congénères marins de l’aider.

Tous ne le font pas et elle a l’amertume, dans ses dernières minutes de vie, de connaître l’égoïsme de certains poissons. Mais elle fait aussi l’expérience de l’immense solidarité qui règne dans le monde animal en général et aquatique en particulier.

Une roussette aux dents pointues tranche sa tête, un poisson-scie découpe la peau de son ventre pour laisser échapper ses entrailles. Une baleine offre un peu de son huile, proche de celle des olives… Quelques algues fournirent la garniture. Pour finir, un poisson volant emporte la dépouille de la sardine lors d’un de ses vols par-dessus le radeau et dépose les filets préparés juste devant l’homme. Tout cela fait affreusement mal, mais comme c’est sa destinée, elle sent à peine la douleur, tant elle est concentrée sur son noble but.

Le marin, rassemblant ses dernières forces, ouvre les yeux pour voir la Mort lever sa faux et prendre sa vie. Avisant la sardine miraculeusement à portée de sa bouche, il avance les lèvres et la saisit… Voluptueusement, il mâche avec application cette chair offerte et sent à nouveau les forces parcourir ses membres… La sardine à l’huile lui communique une énergie nouvelle, et redonne vie à son corps décharné.

La Faucheuse en est quitte pour une âme, mais elle est habituée. Sans faire de commentaire, elle se détourne de lui et plonge dans les eaux profondes pour ne pas manquer son prochain rendez-vous : un plaisancier malencontreusement tombé de son yacht.

L’arrivée de 2498 dans le Paradis des Sardines est une fête : elle retrouve toutes ses amies du Grand Banc de Marseille et fait connaissances de consœurs venues de contrées lointaines : Saint-Gilles-Croix de Vie, La Turballe et le Guilvinec. Son vieux professeur, finalement ramassé par un chalut dérivant, l’accueille avec effervescence et lui fait visiter les lieux.

2498 a toujours une pensée émue pour son amie 2501 et sa fin tragique. Son numéro est maintenant gravé sur une grande stèle de marbre, dédiée aux victimes de la réflexion philosophique.

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2 commentaires sur “Kitou – L’abnégation des sardines

  1. Pour commémorer le sacrifice de 2498 qui a donné sa chair pour sauver le vieux Phocéen (natif du Panier) d’une mort certaine, la mairie des 2e et 3e arrondissements de Marseille a institué les « Marsinades » en 2008. En y associant le souvenir de 2501 comme on peut le voir sur l’affiche de la manifestation. Un beau geste de nos amis marseillais. Un petit bémol : ici on ne sert pas de pâté de sardines au whisky, mais de simples sandwichs de sardines entières accompagnés d’un verre pastis dans lequel flottent de minuscules icebergs.

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