Zenadir – Le Saltimbanque

L’artiste de cirque était dans la ville sans jamais que l’on ne sache comment il était arrivé là.

Pourtant, bien que la ville compte des jongleurs et des acrobates par centaines, il est familier de chacun et, si personne ne le connaît, tout le monde le reconnaît.

Il se tient sur la grande place, face au palais. Cette grande étendue du souk est une vaste esplanade en sable, souvent écrasée par la chaleur. Il y passe toutes ses journées… Même quand le soleil brûle, même quand le terrible vent du désert souffle, même quand le gel fend les pierres… Il a une voix aimable, avec un accent un peu chantant, qui traîne un peu sur les voyelles.

Où vit-il ? Comment gagne-t-il sa vie, son pain ? Personne ne le sait. Tout le monde pense qu’il a une activité un peu rémunératrice, ou peut-être alors un mécène qui le nourrit et le loge…

D’un autre côté, il ne semble pas avoir de gros besoins… Ses vêtements, toujours propres, sont bien quelconques. S’il change parfois l’un d’eux, on voit bien que ce sont des hardes achetées chez un fripier ou acquises de seconde main

Même chose pour la nourriture. L’a-t-on jamais vu faire bombance, se goberger sans retenue ? Non… Evidemment, tout le monde s’en fiche, mais bien malin qui pourrait dire l’avoir vu faire un repas… Il prend parfois un fruit et a toujours près de lui une bouteille d’eau, à laquelle il s’abreuve dans ses exercices.

Il est arrivé il y a bientôt deux ans… L’air désœuvré et sans le sous, il a commencé comme tant d’autres à mendier un peu d’intérêt à ceux qu’il croisait. Enfin…. On pourrait plutôt dire « à celles qu’il croisait » parce que sa particularité est de ne demander l’aumône qu’aux dames. Il faut dire qu’il sait les faire rire… Et, quand la chance lui sourit et qu’elles lui lancent une piécette, il fait une cabriole, un déhanchement ou un saut, pour leur plaire… Volontiers bateleur, il déclame des histoires pour elles et raconte de charmants petits contes. Elles rient sous leurs foulards ou leurs voilettes… Leurs mains tatouées au henné cachent leurs dents mais elles rient comme des adolescentes. Elles rient de ce miséreux qui les amuse pour un petit bout d’argent ou de cuivre…

On raconte même qu’un jour, la litière de la reine Zenadir est passée sur la place alors qu’il faisait le bonimenteur. Voyant cet équipage opulent mais point l’occupante, il aurait dansé malgré les rideaux fermés en chantant d’une voix forte « Zenadir, tu ne peux rien me donner, mais je t’en remercie quand même ». Zenadir aurait chanté, de sa voix mélodieuse, un repons dont on ignore le sens, car il était dit dans une langue que nul n’entend en la ville. Alors, l’artiste a entamé une complainte dans le même idiome, aux accents chantants et aux voyelles un peu traînantes… Après quelques semaines durant lesquelles le palanquin de Zenadir serait repassé régulièrement à cet endroit, elle avait finalement changé son itinéraire et l’on ne l’a plus jamais revue.

C’est sans doute une légende, une de ces belles histoires urbaines qu’on se raconte dans les tavernes, parce que les gardes qui protègent Zenadir n’auraient jamais toléré une telle manifestation et auraient roué de coups l’infortuné saltimbanque. De toutes les façons, on ignore ce que devient Zenadir, elle vit maintenant en réclusion dans les hautes tours de son palais. Elle semble avoir renoncé à toute activité séculaire.

Mais cette histoire, comme toutes les belles histoires, a la peau dure. Elle contribue grandement à la renommée de notre baladin.

Et d’ailleurs, à son propos, est-ce que vous vous souvenez de son prénom ?

Non, bien sûr… Un amuseur, ça n’a pas de prénom… Juste une silhouette… Juste une ombre qu’on reconnaît et qu’on associe à la sensation agréable du rire… Mais un prénom, c’est l’apanage des amis, des êtres proches et répertoriés… Des êtres sur qui l’on compte et qui comptent pour vous….

Et lui, il n’a pas de prénom… Enfin, sans doute en a-t-il un qu’il connait et que ses parents connaissent aussi… Mais pas sur la place, où flotte sa renommée mais pas son identité.

Il faut aussi dire qu’à son arrivée, il ne dansait pas bien. Ses cabrioles n’avaient pas de grâce, ses trémoussements rien de captivant… Non… Vraiment il ne savait que faire rire les femmes et leurs raconter des histoires.

Parfois, une de ces femmes, plus hardie que les autres, vient le rejoindre à la nuit tombée, quand les maris dorment. Elle s’offre à lui pour un rire de plus, pour une histoire plus langoureuse ou plus épicée… Nulle ne sait où il habite, mais les femmes en désir savent retrouver leurs amants, surtout quand celui-ci ne se cache pas mais attend simplement leur vertus, le sourire aux lèvres et l’œil bienveillant…

L’hiver installe ses quartiers dans la ville, quand il change de vie. Le froid est vif et le sable de la place se recouvre de givre presque chaque matin.

Il est toujours aussi gouailleur quand on l’interpelle, mais il semble avoir décidé, nul ne sait pourquoi, de perfectionner ses exercices. Il a déniche des livres et des ustensiles de jonglerie. Sans que personne ne sache bien pourquoi, il commence à apprendre et à parfaire ses tours.

Equilibriste, il ne faisait pas plus de quelques coudées la tête en bas. Il finit par pouvoir faire le tour de la place, tournant autour des échoppes et poursuivant les chalands. Il s’exerce aussi à marcher sur des fils, à sauter à travers des cerceaux et des cordes enflammées.

Jongleur, il a apprend des tours avec deux balles… puis avec trois, puis quatre… cinq et même six… Quand il se lasse des balles, il utilise des quilles, des livres, des cailloux et tout ce qui lui tombe sous la main.

Illusionniste, il fait apparaître des serviettes dans la gorge des femmes, des billets dans les oreilles des marchands, des lapins dans les bras des enfants. Personne ne se plaint d’avoir perdu un seul centime à cause de lui, mais il étale couramment trois ou quatre portefeuilles devant lui, subtilisés aux magistrats et aux policiers, qui ne savent jamais quelle contenance prendre en venant lui réclamer l’objet disparu…

Les dames qui aiment ses histoires se sont un temps alarmées : le cher homme ne va-t-il pas perdre son allant à se disperser ainsi ? Il ne fait plus une cabriole, mais trois ou douze…. Il n’exécute pas un déhanchement, mais enchaîne des mouvements d’une grâce exquise qui savent toucher le cœur des dames et même un peu plus…

L’agilité nouvelle de ses mains est finalement rapidement reconnue auprès des femmes les plus hardies, qui échangent à son propos des œillades de connivence ou des regards âpres de jalousie.

Bien sûr, tout cela demande du temps. Il met plusieurs mois à apprendre ses tours… Il les débute chaque fois du même endroit, un coin près d’un mur, juste à côté de l’étal de Yousseff, le marchand de chaussures… Et, sans doute pour s’encourager, il crie d’une voix forte une phrase que personne ne comprend… toujours la même… Une phrase dans une langue inconnue, avec un accent chantant et des voyelles qui traînent un peu….

Il me faudra longtemps pour percer le mystère du saltimbanque…

Mais j’ai fini par y arriver… Je suis le majordome du palais, attaché au service de Sa Majesté Zenadir…

Depuis des mois, Zenadir s’enferme dans le palais, renonçant aux plaisirs du monde pour se consacrer à son œuvre… Elle écrit… pour oublier le monde … pour oublier le monde extérieur qui bourdonne à ses oreilles… Elle écrit aussi pour donner aux hommes une loi de plus, qui permettra aux érudits de mieux comprendre cette humanité vibrionnante et indisciplinée…

Ses persiennes sont fermées à longueur de journées…

Mais personne ne sait que plusieurs fois par jour, elle retient sa respiration et se place près de sa fenêtre, d’où elle voit un peu de la grand’place… Pas grand-chose, en fait, juste les quelques mètres carrés qui jouxtent la boutique d’un marchand de chaussures.

J’ai eu beaucoup de chance pour, un jour, recevoir en audience un voyageur de commerce qui venait de très loin et parlait avec le même accent chantant, en traînant les voyelles. Il arrivait de par-delà le désert, de vraiment très loin… Il m’a dit qu’il faut encore traverser une chaîne de hautes montagnes, de grands lacs et des savanes interminables pour trouver son pays d’origine.

Je l’ai emmené sur la place, près de la boutique de Yousseff, pour qu’il me traduise cette phrase incompréhensible à nos oreilles, qui débute les tours du saltimbanque et tire Zenadir de sa vie monacale, juste le temps d’un sourire ou d’une moue.

« Zenadir… », a-t-il traduit. « Tu m’as dis que je ne devais pas t’aimer tant je n’améliorais pas mes tours … Eh bien regarde ce que j’apprends à faire pour toi maintenant… Je sais que tu ne m’aimes pas, mais ouvre tes persiennes quand tu accepteras que moi je le fasse».

Je comprends maintenant pourquoi j’ai vu mille fois ses mains se poser sur l’espagnolette de la fenêtre, dans le geste d’ouvrir ses volets… Mais mille fois elle est repartie à sa table de travail, bercée par le bruit des balles, des galipettes, des sauts et le rire des badauds….

Les yeux un peu vagues et l’âme prisonnière…

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