Les 3 grâces – La Mort de Métaze

Métaze court comme une folle… Encore quelques foulées et elle pourra peut-être se reposer, souffler et se cacher dans une anfractuosité… Déjà, elle rêve en allongeant sa course : ses poursuivants ne la verront pas, ils passeront au loin et oublieront de regarder dans la niche salvatrice où elle sera recroquevillée.

Juste à ce moment, une sourde douleur lui vrille la taille. Au prix d’un effort surhumain, elle réussit à ne pas se plier en deux comme un vulgaire canif… Mais son allure baisse et son avance sur les tueurs lancés contre elle se réduit… De combien ? Elle ne sait pas, mais déjà ils étaient sur ses talons…

Un coup d’œil derrière elle la rassure : le long tube où elle chemine est encore vide de ses ennemis, mais ça ne saurait durer : ils sont nombreux, la traquent et sont déterminés…

Mais moins intelligents qu’elle…

Et c’est là-dessus qu’elle compte pour survivre…

Elle s’appelle Métaze… Elle a quitté la cellule familiale il y a bien longtemps, quand la cité de sa naissance, chaotique et surpeuplée, est devenue par trop invivable… Des recruteurs sont venus lui proposer de partir. Elle a commencé par refuser, jusqu’à ce que des agents moins amicaux reviennent lui intimer l’ordre de déguerpir sans délai. La cité a besoin de place et ne peut plus entretenir tous ses enfants : il faut migrer.

Tristement, elle pense à ses consœurs qui ont refusé l’ordre d’évacuation… Défigurées, brûlées, brutalisées… Certaines ont fini par partir, d’autres se sont comme évaporées et plus personne n’a jamais eu de leurs nouvelles.

Un bruit ! Ce sont les assassins qui la poursuivent… Ceux dont les expulseurs n’ont jamais parlé… Le temps qu’elle apprenne leur existence, combien avaient disparus, de la longue file dans laquelle elle se trouvait? La première fois, personne ne savait qui ils étaient ni d’où ils venaient. Personne non plus n’était préparé à leur résister, puisqu’ils étaient inconnus.

Chassé de leurs familles et de leurs résidences, ils sont partis dans le vaste réseau de canaux qui entourent la cité-mère, chacun croyait trouver une nouvelle maison quelque part, peut-être dans une autre cité, ou en colonisant quelqu’endroit vierge. Ils ignoraient que la guerre rôde aux portes de la ville et que la cohorte sacrificielle seraient à la merci de brutaux guerriers sans âme ni compassion.

Les tueurs ont déboulé en plein voyage. La razzia a été meurtrière. Depuis, Métaze survit à leurs raids, mais elle est maintenant seule… La troupe s’est dispersée et elle a perdu son chemin.

La douleur la reprend… Si elle persiste, la vagabonde n’a aucune chance d’échapper au massacre…

Heureusement, elle détecte une faille dans l’endothélium où elle se trouve… C’est inattendu pour elle. Comment donc s’opèrent les ouvertures dans les vaisseaux où elle se trouve? Personne ne sait bien… D’un coup de rein, Métaze se coule dans l’espace vide… A cet instant, elle entend un tumulte à l’embranchement du vaisseau où elle naviguait quelques secondes auparavant : ça y est, ses poursuivants sont en train d’envahir la place… Elle retient sa respiration…

Son ventre se déchire à ce moment… La séparation cellulaire en cours la ferait hurler… Pour Métaze, c’est la première fois et cette parthénogenèse est insupportable… Elle retient un cri en voyant sa fille se détacher d’elle, flotter quelques instant, puis tomber dans le vaisseau sanguin… Elle ne vivra pas plus longtemps qu’un soupir. A peine est-elle née que déjà la mort se précipite sur elle.

La curée, sous les yeux de Métaze, est sans pitié…

Ces assaillants-là lui sont inconnus : trapus, hideux, dotés de dents, de griffes et de plaques dures, ces créatures de cauchemar déchiquettent la pauvre cellule-fille sans lui laisser l’ombre d’une chance.

Les agents destructeurs n’ont pas remarqué Métaze… Trop occupés à éliminer la cellule rattrapée, ils n’ont pas pensé à vérifier son identité. Métaze doit la vie à cette mort. Elle voit l’enveloppe de sa fille divaguer dans le tunnel avant d’être éliminée par les voies naturelles.

Les assaillants victorieux se congratulent et affichent des mines réjouies. Ils savent qu’une bonne prime leur sera octroyée par leur maîtresse.

Elle s’appelle la Déesse Apodée. Elle est représentée, sur les murs des temples qui lui sont dédiés, par deux roues parallèles, qui symbolisent l’une la fortune et l’autre l’infortune, et leur cheminement de conserve. Elle est la grande divinité de destruction, le principe annihilateur de toutes les cellules qui, comme Métaze, divaguent en quête d’un toit, d’un abri, d’une simple cache pour vivre, se reproduire et peut-être créer elles aussi leurs propres cités.

Mais avant de se reproduire, elle doit s’arrêter quelque part… Et c’est là que les tueurs froids d’Apodée la guettent. Heureusement qu’ils ne savent pas quel est son parcours, ni pourquoi elle suit cette veine oubliée de tous, entourée d’organes quelconques qui se ressemblent tous et n’offrent aucune particularité.

Elle-même serait bien incapable de nommer sa destination… Qui lui a dit ? Elle ne sait plus… Les agents qui l’ont expulsée l’ont-ils même prévenue de là où elle devrait aller ? Elle qui n’avait jamais quitté son cocon familial n’a aucune idée de la localisation de l’endroit où elle a été programmée pour se rendre. Elle ignore si même un tel conditionnement a existé et encore moins sait-elle si la cité qui l’a engendrée avait un plan préconçu… Pour autant que Métaze se souvienne, la cité était en proie à l’anarchie et ses sergents expulseurs n’ont jamais été en mesure de lui montrer un ordre écrit pour justifier sa déportation.

Les féroces tueurs imaginés par Apodée sont aussi de féroces inquisiteurs… Ils cherchent à savoir : qui donne les ordres ? Où se trouve le plan de l’envahissement ? Pourquoi là et pas ailleurs ?

Métaze a froid dans le dos quand elle imagine ces interrogatoires sans fin dont elle a entendu parler, et n’ont qu’un seul but : sa destruction, à elle et ses consœurs.

Une nouvelle douleur déchire le ventre, son enveloppe disparaît et annonce la mitose. Dans quelques secondes, son diaphragme se resserrera jusqu’à lui redonner une autre fille, qui remplacera celle qu’elle vient de perdre.

Le cycle infernal reprend. La douleur s’intensifie, jusqu’à emmener Métaze au bord de l’étourdissement. Dans les vapeurs de la souffrance, elle a des hallucinations et voit des formes étranges danser devant ses yeux.

Avec un effort de concentration, elle se rend compte que son délire n’est peut-être pas si psychotique que cela… Peut-être est-ce plutôt une icône qui flotte devant son esprit… Elle sent le sourire réconfortant de Valeryote, la grande prêtresse de la séparation. Elle préside aux naissances et règle les déchirures de la vie. C’est bon de sentir la présence bienveillante d’une sage-femme qui vous tient la main au moment où vous allez donner une vie nouvelle à partir de vous-même…

Valeryote connaît les secrets de l’acte. Elle rassure Métaze dans sa douloureuse dérive. En songe, cette dernière ressent toutes les étapes de la vie qui se sépare d’elle : le dédoublement des chomosomes, leur alignement, la dissolution de l’enveloppe et la séparation de la cellule. Elle est fascinée par ce nouvel être qu’elle va engendrer, comme la flamme de la bougie enfante d’autres bougies allumées…

Mais Métaze sent la tête lui tourner… Des substances chimiques la rende lumineuse… Elle ne sait plus déjà qui elle est, ni ce qu’elle fait là… Sa fille se détache d’elle et, sans un regard, s’éloigne dans le long tuyau où elle a été enfantée.

A peine a-t-elle disparu dans un embranchement, que Métaze sent une nouvelle contraction… Valeryote pose encore son regard sur elle… C’est encore une sensation sourde… Elle sent ses intérieurs se chambouler et pourrait presque sentir le lent travail de la nature qui fouaille son être pour la transformer à nouveau en deux entités. Par une lucidité extrême conférée par ses sens exacerbés, elle sent en elle les fluides entrer et sortir de son noyau, les molécules heurter les parois de ses pores et le cheminement hésitant des agents biochimiques en elle.

Une autre fille lui vient… et une autre encore après… et toujours encore une… le rythme s’accélère… ses enfants deviennent innombrables… la douleur est continue, le bonheur aussi…

Métaze ne sait plus où donner de la tête dans cette progéniture anarchique qui sort de ses entrailles… Elle est débordée et voit ses propres filles commencer leurs séparations… Elle était jeune fille il y a peu encore, la voilà déjà grand-mère et bientôt ancêtre…

Elle entend le pas sourd des sbires de la Déesse Apodée qui les ont sans doute repérées… Mais elle pense avoir enfanté suffisamment pour être maintenant invulnérable : « j’ai gagné » se dit-elle.

Mais c’était sans compter sur le regard de Valeryote, qui a maintenant changé. Il n’est plus bienveillant, mais concentré.  La prêtresse examine Métaze pour en connaître les secrets… Ses yeux profonds scrutent sa structure et ses recoins les plus intimes…

Valeryote communique ce qu’elle apprend à la déesse Apodée, qui s’apprête à peaufiner une nouvelle armée de tueurs qui pourront venir la débusquer, retirer ses facultés d’enfantement, voire décimer la colonie nouvellement installée.

Métaze ne sait pas ce qui se trame…  Et sans doute penserait-elle qu’elle est de taille à résister à cette union sacrée… Mais Apodée et Valeryote fourbissent de nouveaux plans contre elle…

Perdue dans ses pensées, elle ne sent pas venir à ses côtés Mariette, qui s’adresse à elle tout de go :

– Mademoiselle, quel est votre nom?

– Euh… Métaze, répond la cellule, surprise d’être ainsi abordée.

– Métaze comment? demande Mariette d’un ton aimable mais ferme.

– Métaze Staze, c’est ainsi que mes parents m’ont nommée juste avant que je ne sois chassée de chez eux, avoue-t-elle dans un souffle.

Mais la réponse de Mariette la cloue sur place :

– Vous ne pouvez pas vous appeler ainsi, puisque métastase s’écrit avec des s et pas des z. Vous et vos filles êtes donc condamnées à disparaître de cette histoire où les fautes d’orthographe ne sont pas tolérées.

Et c’est ainsi que toutes furent effacées… On était le 22 juillet à minuit, c’était la fin du Cancer, et le début du Lion…

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PS: rassurez-vous: s’il reste des fautes d’orthographe dans cette page, ne vous inquiétez pas outre mesure, personne ne viendra vous éliminer (sauf bien sûr si vous êtes de mauvaise tumeur)…
Ce conte est un hommage au labos du CNRS et d’ailleurs qui luttent contre le cancer, et je forme des voeux pour que les recherches d’Apodée et de Valéryote aboutissent…

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Avez-vous aimé ce conte? D’autres histoires de la même veine vous attendent. Cliquez ici pour la table des matières.

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2 commentaires sur “Les 3 grâces – La Mort de Métaze

  1. J’ai eu l’idée de venir voir ici si la surprise n’était pas un nouveau texte…
    Pas mal ficelé, votre récit. J’ai beaucoup aimé cette fin surprenante à souhait.

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  2. Ah, j’aime beaucoup ! Vous vendez la mèche un peu trop tôt sans doute (à « épithélium »), le meilleur moment étant lorsqu’on se doute de quoi il s’agit sans le savoir encore… mais c’est quand même bien fait. J’aime moins la pirouette finale (cela sonne un peu comme une peur d’achever le processus d’écriture), mais chacun ses goûts. Et, puisqu’on parle d’orthographe : « Des substances chimiques la rendent lumineuse », et non « rendent » (vers le 2e tiers).

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