Neige Brûlante – L’ange

L’homme a l’œil mauvais et le teint cuit par le soleil. Sa collection de tatouages proclame le peu de cas qu’il fait de la vie humaine en général, et de la sienne en particulier. Son regard flamboie d’une colère perpétuelle, projetée sur le reste de l’humanité comme un long jet d’une rage acide et nauséabonde. Depuis le berceau (mais en a-t-il eu au moins un ?), tout n’a été que violence, brutalité et insultes. Parvenu à l’âge adulte, il reproduit le schéma ancestral de sa lignée barbare.

Sa principale occupation dans la vie est de chercher la bagarre, de l’obtenir, puis d’évacuer son trop-plein d’hormones infernales sur la même civière que son oppopsant. L’a-t-on jamais vu employer des moyens loyaux pour défaire ses adversaires ? Non… Entre le poing américain caché dans ses vêtements, les lames de rasoirs agrafées dans son col et l’emploi des techniques les plus vicieuses pour faire mal, il sort toujours vainqueur de ses combats…

Bien sûr, sa réussite tient aussi au choix de ses victimes. S’il ne dédaigne pas de temps à autre un rival à sa taille, un instinct sûr lui fait éviter ses semblables et jette dans ses filets plutôt des proies qui n’ont aucune chance : étudiants avinés, vieillards irascibles, artistes fragiles passés là au mauvais moment. Et évidemment, des femmes qu’il terrorise avec son attitude de violeur-assassin..

On pourrait croire qu’il mène une vie solitaire, mais ce n’est pas le cas : il a une femme… Et c’est bien un verbe possessif qu’il convient d’employer pour décrire leur relation.

Longue et maigre, elle a un âge indéfini, porte perpétuellement des lunettes noires et un foulard couvre souvent les ecchymoses de son cou. Comme tous ceux qui lui parlent finissent par avoir des problèmes avec son homme, elle n’est pas causante. Ceux qui ont simplement un regard un peu trop appuyé pour elle, ont vite droit à un redressement de côtes.

Pourtant, elle voudrait fonder une famille… Si elle avait des amies, elles lui diraient que son rêve d’enfant ne se réalisera pas avec un homme aussi brutal. Et de fait, elle se désole chaque mois de voir que, même en se prêtant de bonne grâce à des étreintes en forme d’éperonnage, elle ne tombe pas enceinte.

Comme son homme a dit plusieurs fois qu’il traiterait tout enfant sortant de son ventre comme un chaton, cette mensuelle mauvaise nouvelle lui évite de chercher un moyen de l’annonce à son homme et de se demander si, comme il le prétend, il irait jusqu’à noyer son propre rejeton ?

Une fois, elle a eut un retard de quelques semaines, et l’expérience a été cuisante : elle a vraiment passé un plus sale quart d’heure que d’habitude.

Pas encore trop vieille et peut-être pas encore trop détruite par cette vie âpre, sans doute aurait-elle plus de chance auprès d’un garçon gentil et attentionné. Mais par une fatalité comme seule la vie a le secret, elle reste attachée à son homme, comme les berniques à leurs rochers, et ce malgré les coups, les privations et l’absolu dénuement affectif qui règne depuis toujours dans ce drôle de couple.

Le long de cette existence pathétique, les jours se ressemblent tous : occupés à ne rien faire, zonant dans les quartiers portuaires ou dans les terrains vagues qui subsistent en ville, ils vivent d’expédiant et nul travail ne vient rompre la monotone course des jours.

* * *

La rencontre avec l’ange a lieu dans une impasse sombre.

A la fin d’une journée d’automne déjà froide, un soleil famélique éclaire les objets et les personnes trop chichement pour leurs dessiner des ombres nettes. Dans une heure tout au plus, la nuit tombera et ses créatures improbables se réveilleront : zonards, drogués, prostituées, fêtards alcoolisés, loques et morts-vivants qui peuplent la nuit des villes, sitôt que les honnêtes citoyens claquemurent bien au chaud…

Pour l’heure, ils n’ont trouvé personne avec qui se battre. L’un et l’autre sont dressés comme chien et chat. Elle a trouvé un bout de pain et le serre entre ses doigts. Lui est décidé à le lui arracher. Depuis hier matin, le garde-manger est vide et leurs estomacs hurlent de faim.

Plaque contre le mur de l’impasse, la femme remonte les épaules et baisse légèrement la tête. Par son expérience, cette la posture garantit la meilleure résistance aux brutalités. Par petits gestes, elle avale rapidement des bouchées de son pain. Elle connaît son homme : une fois qu’il lui aura arraché le quignon, il la punira et ne lui laissera pas une miette.

Campé sur ses deux pieds, il l’insulte en faisant jouer sa musculature… Ce signe ne trompe pas et, dans quelques secondes, il s’abattra sur elle pour lui ravir sa dérisoire pitance.

Alors qu’il va se précipiter sur elle, leurs deux regards sont attirés par une luminosité inattendue.

Un ange se tient au bout de l’impasse… en fait, plutôt « une ange »…

Peut-on la qualifier autrement que d’ange ? La silhouette est indubitablement féminine, avec un visage aux traits délicats, encadré de fins cheveux soyeux d’un châtain très clair. Mais la différence avec une mortelle tient dans le regard et la peau.

D’un blanc immaculé, la carnation de l’ange dispense une lumière douce et tendre, qui nimbe les murs lépreux de l’impasse… L’impasse obscure où se déroule la scène est maintenant baignée d’une clarté diffuse et tamisée, propre à apaiser les esprits…

Ensuite le regard… De ses yeux d’un bleu pastel, sourd une compassion sans limite pour les êtres humains en général, et même pour tous les êtres vivants. Ils sondent le cœur et les reins des individus pour en détecter le meilleur, le séparer du pire et instiller en eux une inaccessible humanité.

Dès ses débuts dans les confréries divines, l’ange a choisi d’intervenir dans le corps d’une femme. Maintenant, elle garde son costume humain en toute circonstance, fière de ses seins ronds et de ses hanches évasées.

Passée maîtresse dans l’art de transformer en bienfaiteurs les pires malfrats, l’ange reçoit de nombreuses missions auprès d’hommes perdus et de couples déchirés. Le Très-Haut lui confie souvent ses missions les plus délicates, réservant aux anges-hommes les courses moins subtiles, quant l’étincelle divine n’est pas trop enfouie dans une gangue de haine.

« C’est quoi ce néon ? » demande l’homme d’un ton rogue, mécontent d’être dérangé.

La femme se tient coïte. Peut-être que cette apparition va la sauver un moment, mais ça ne durera pas : cette écervelée va se faire casser la figure comme les autres et son homme deviendra encore plus sauvage… Au moins va-t-elle bénéficier d’un répit pour finir son croûton. Même s’il en devient furieux, ça ne fera pas de différence, vu la tempête qu’il prépare.

L’ange se tient toujours au bout de l’impasse. Elle sourit doucement en plantant ses prunelles dans celles de l’homme. Lui ne supporte pas d’être regardé dans les yeux.

« Arrête ça tout de suite et casse toi, sinon, j’t’arrache la gueule », finit-il par éructer de sa voix la plus mauvaise, la plus chargée de menaces et de mépris.

Mais le ton reste sans effet et le regard de l’ange ne baisse pas.

« Fous-moi l’camp », crie-t-il en se préparant à massacrer cette foutue bonne femme qui l’empêche de voler son repas.

Mais l’ange avance d’un pas vers lui.

L’homme grogne et souffle comme un taureau furieux. Il n’aime déjà pas cette présence, mais, ne supporte pas la résistance. Elle le provoque à avancer ainsi !

« Tu te fous de moi ? Si t’es pas partie dans dix secondes, tu vas regretter d’être là. Et ne crois pas que j’aime pas dérouiller les nanas…  Quand t’auras plus de dents, tu viendras pas t’plaindre que j’t’ai pas prévenue. », hurle-t-il, ivre de rage.

Mais ce discours n’a pas de prise sur l’ange, toujours souriant et qui avance encore d’un pas…

Lui est surpris par la femme : non seulement elle diffuse de la lumière, mais c’est la première fois qu’un être aussi frêle avance ainsi sur lui.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette fille se croit sans doute vachement fortiche et veut s’essayer à la bagarre ? « Et bien elle va être servie. », finit-il par penser.

Ça le changera de cogner sur sa femme, qui ne réagit presque plus quand il la secoue.

Ça le changera de toutes les rixes faciles avec des pisseux qui fuient autant des jambes que de la vessie.

Un sourire mauvais s’étire sur son visage… Il est au top de sa forme et l’absence de repas depuis presque deux jours décuple son agressivité… Il ne fera qu’une bouchée de cette péronnelle à la con, et quand elle demandera grâce, il ne lui accordera aucune merci… Elle veut souffrir ? Elle souffrira…

Le temps que ces pensées affluent à un cerveau peu habitué aux efforts intellectuels, l’ange avance encore. Elle est maintenant tout près et franchit la frontière immatérielle de sa zone de tranquillité, là où toute intrusion est une agression.

Dans son système de pensé, ce pas de trop devient un casus belli, la raison valable d’exploser cette greluche téméraire qui mérite son sort.

Le sourire mauvais de l’homme disparaît au profit d’un rictus de voyou. Elle se croit forte, cette folle? Eh bien il ne va pas faire dans le détail ! Un seul coup suffira pour l’abattre, sans lui laisser le temps de comprendre qu’elle n’est pas de taille pour résister.

Sa femme, percevant le danger, crie à l’ange de s’en aller. Elle sait qu’elle fera les frais du carnage en préparation. Si la créature part au loin, son homme aura le sentiment de la victoire sans mettre en œuvre une testostérone au bord de l’ébullition. Qui sait si l’orgueil de gagner sans cogner ne suffira à dégonfler sa colère ? Il renoncerait alors à la dérouiller…

Mais c’est trop tard. Avec un hurlement sauvage, il jette ses poings en avant : le droit file vers le visage de l’ange, tandis que le gauche s’élève du bas vers le haut pour un uppercut vicelard. Un double coup difficile à parer.

Habitué des bagarres de rue, il sait décrypter les expressions de ses adversaire pour anticiper l’enchainement de ses attaques.

Mais là, il voit comme en ralenti ses coups ne provoquer aucun geste de protection. Son poing droit va atteindre la mâchoire de l’ange et lui exploser les dents, le gauche va la cueillir au sternum et la pliera en deux. « C’est trop facile », pense-t-il dans le millième de seconde qui précède les deux impacts, même s’il est vaguement alarmé du sourire anormal de la femme-lumière.

Pour assurer leur mission auprès des humains en manque d’humanité, les anges doivent avoir un contact physique avec seul. Devant un monstre aussi inaccessible et pervers, l’ange a choisi de laisser le coup de poing lui-même être le contact.

Elle ne court pas vraiment de danger, car tout ce qui les touche devient inoffensif. Un coup, même violent, ne lui fera aucun mal.

Par contre, l’exercice est très difficile. Transvaser toute la bonté nécessaire sa mission en un contact si court demande une concentration que la plupart des anges n’arrive pas à atteindre. Elle doit réussir un coup de maître … Mais justement, si elle est là, c’est parce qu’elle est un maître.

Les poings lancés à toute vitesse touchent la peau de l’ange et s’absorbent mollement.

Un clin d’œil plus tard, l’homme devant elle est groggy et complètement dénué de sa fureur.

Le visage hébété mais détendu, il contemple la ruelle sans comprendre ce qui se passe.

L’ange a réussi… Elle sourit toujours et fait signe à la femme d’approcher et prend sa main avant de la mettre dans cette de l’homme.

« Viens ma chérie », lui murmure celui-ci d’une voix tendre, encore jamais entendue.

L’ange donne à ceux qu’elle sauve de réaliser leurs plus chers désirs.

Ainsi, elle fait de l’homme un merveilleux amoureux qui sait aimer autant qu’être aimé. Sa femme reçoit la fécondité qu’elle se désespérait de connaître.

Les deux humains ferment les yeux une fraction de seconde. L’ange en profite pour disparaître dans les nuées, sans laisser d’autres traces de son passage sur Terre qu’un homme adouci et une femme apaisée.

« Rentrons chez nous », propose l’homme.

De retour dans leur foyer, ils commencent un grand rangement et transforment leur infâme gourbi en un lieu de vie décent.

Une fois leur chambre propre, ils prennent une douche ensemble, ce qui n’était encore jamais arrivé. Prenant la femme délicatement dans ses bras, l’homme pose sur ses lèvres un baiser plein de tendresses. Il la savonne ensuite avec une infinie douceur, qui ne tarde pas éveiller les sens de sa compagne.

Les heures qui suivent voient défiler tout le catalogue des plaisirs les plus raffinés qu’un homme peut offrir à son aimée.

Novice à l’exultation de la chair, la femme comble ses lacunes et se découvre des aptitudes totalement ignorées…

Il ne lui fait pas longtemps pour développer une totale addiction à la science toute neuve de son homme, et aux chahuts suscités dans son propre corps…

Dès le lendemain, elle va à la pharmacie faire un test de grossesse, qui se révèle positif. Son compagnon l’apprend quand il rentre d’un travail modetse à la plonge, décroché le matin même dans un restaurant proche.

Sa joie est immense. Ils commencent immédiatement à chercher les prénoms de ce futur bébé.

* * *

Vingt ans ont passé…

L’ange se promène dans les rues de la grande ville… Combien d’âmes a-t-elle sauvées depuis qu’elle exerce ? Des milliers sans aucun doute, mais elle ne tient pas de comptes.

Aujourd’hui, elle flâne sans mission précise, sensible à la caresse de la brise d’une belle journée d’été.

Ses pas la portent dans un jardin public où piaille une demi-douzaine d’enfants qui se ressemblent comme frères et sœurs.

Avant de bien comprendre ce qui se passe, une femme se dresse et l’invective.

« Je te r’connais, c’est toi la sorcière qu’a transformé mon homme dans l’impasse, y’a vingt ans ! », hurle-t-elle, hystérique.

« Qu’est-ce que t’as fait de nous ? On était p’t-êt’e pas bien heureux, mais au moins j’étais libre… et maintenant regarde ce que t’as fais : en vingt ans, il m’a fait seize gosses, je n’en peux plus d’être en cloque à la chaîne. J’ai pas fait une nuit complète depuis ce jour-là. Je suis épuisée ! »

Sur ces mots,  elle se déchaîne contre l’ange qui a transformé sa vie d’esclave soumise en mère pondeuse.

Saisissant une grosse pierre, elle lui jette au visage.

Heureusement, le caillou se transforme en une inoffensive éponge. L’ange prend la fuite sous les imprécations de la femme qui lui vocifère toujours.

Pas facile, d’être un ange et de répandre le bien sur Terre…

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