Chestercat – Le Paradis des Haricots

Il est fort probable que vous ne vous souveniez pas du héros de notre histoire, le marquis de Bois-Lamothe : un coureur invétéré soumis une impénitente et fâcheuse habitude de séduire toutes les dames qui passent à sa portée, et n’hésitant jamais à user des moyens les moins nobles à cette fin.

La vie du marquis est contée par Alphonse Allais et chacun sait que je ne mégote pas mon hommage aux cendres de mon maître. Pour relire la vie (mais pas l’œuvre) du marquis dans les colonnes tenues par mon révéré mentor, il va falloir que vous repreniez vos journaux de quand vous étiez petits, puisque mon inspirateur vénéré nous a légué cette nouvelle en … 1898 !

Mais comme je gage que certains d’entre vous ne sont pas encore dans cette fleur de l’âge où l’on peut retrouver les petites feuilles de choux que l’on ingurgitait à 20 ans, quand le siècle précédent n’était même pas encore né, je m’en vais vous donner un aperçu de ladite vie :

* * * *

Donc, le marquis de Bois-Lamothe a un penchant pour les dames. Il ne néglige aucune occasion de tailler à leurs maris de magnifiques andouillers pour leurs fronts altiers. Ceux-ci s’émeuvent souventefois de la situation, mais n’y peuvent grand-chose : à cette époque, l’aristocrate reste le récipiendaire de bien des indulgences corollaires à sa naissance, et profite dans l’impunité la plus révoltante des droits les plus divers et les moins variés.

En dehors des femmes, le marquis est coutumier des passions toutes simples qui conviennent à un hobereau comme des chasses à courre, d’interminables pêches dans ses étangs, des bals débridés et de somptueuses fêtes.

Brûlant les chandelles par leurs deux bouts, le marquis s’adonne à une consommation effrénée des plaisirs les plus coûteux. A ce régime ancien, les fortunes les plus solides fondent rapidement : au déclin de sa vie, le marquis de Bois-Lamothe se retrouve ruiné.

Chicaneurs et vindicatifs, les petits commerçants de l’arrondissement se vengent en passant le mot de ne plus livrer le marquis que de viandes de deuxième catégorie, de légumes tavelés et de vins outrageusement coupés de saumure.

Il faut dire que parmi ces petits commerçants chicaneurs et vindicatifs, on trouve quelques uns des hommes pourvus d’abondance en cornes… Cruel revirement de la vie pour monsieur le marquis, qui affronte maintenant une adversité enflammée, sur laquelle ses anciennes maîtresses, oublieuses de leurs faveurs, versent une huile pyromaniaque.

Alors qu’il est réduit à ne plus habiter qu’avec un ultime domestique, trop vieux et trop raide pour trouver un emploi ailleurs, le marquis de Bois-Lamothe se prend de passion pour les haricots, jugeant qu’ils sont des compagnons d’infortune bien plus agréables que les humains, et même que les humaines.

Le marquis de Bois-Lamothe, passant toute son énergie des donzelles aux papilionacées, obtient rapidement des résultats extraordinaires dans le croisement des haricots. Sa collection devint un sujet d’étonnement pour tous et un motif de fierté pour son possesseur, décoré même de l’Ordre du Mérite Agricole pour ses travaux.

Dans un immense saladier, se trouvent des spécimens communs, comme des blancs, des jaunes, des verts, des rouges mais également d’autres, rarissimes, comme des vert et bleu, des orange et violet, des rayés, des à damiers et d’autres encore plus exotiques…

Il regarde souvent son saladier en se disant « faut que j’les trie, faut que j’les trie », mais il reporte chaque jour cette besogne au lendemain.

Ainsi, après des décades de décadence, le marquis termine sa vie paisiblement, comme tout bon collectionneur de haricots…

Il regagne même une partie de l’estime de ses contemporains. Seuls, quelques caractères aigris se souviennent de son passé tumultueux et encore, seulement quand ils passent sous une porte un peu basse… Mais chacun sait combien la nature humaine n’est pas portée à l’oubli des affronts fait à l’honneur des maris.

Un jour, le marquis part à la chasse. Pas une de ses grandes chasses comme d’antan, mais une toute petite chassette où il va seul, accompagné de son dernier cabot et ayant mis en bandoulière l’ultime fusil d’un râtelier dégarni au cours des années pour alimenter ceux des Monts-de-Piété alentours. Alors qu’il court la campagne, le sieur de Bois-Lamothe reçoit la visite, d’un vague cousin et de sa cocotte, une quelconque grue qu’il n’y a aucun intérêt à décrire plus avant.

Arrivant vers midi, ces deux personnages médiocrement éduqués se plaignent au domestique d’avoir faim. Pire encore : ils estiment qu’il ne saurait être question d’attendre leur oncle le ventre vide. Pendant que le brave serviteur prépare un canard, le vague cousin avise le saladier de haricots et, sans demander la permission, les jette dans une grande casserole à bouillir.

On connaît la suite : le marquis de Bois-Lamothe, revenant chez lui, embrasse sa famille et leur fait mille amabilités avant de passer à table.

Lorsque le saladier arrive, le marquis comprend qu’on se propose de collationner avec sa collection de haricots. Il a une attaque et, portant les mains à son cœur, pousse un grand cri, annonciateur d’un trépas rapide.

Fin de la vie terrestre du marquis de Bois-Lamothe.

* * * * * *

Saint-Pierre se tient au comptoir d’accueil de la salle d’orientation des Limbes, dès que retentit la sonnette dont le tintement précède l’arrivée des récents défunts.

Saint-Pierre, pourtant habitué à voir défiler du monde, est touché par le bonhomme qui se présente…

–    Bonjour monsieur, questionne le portier du Paradis d’un ton doux. Qui donc êtes-vous ?

–    Je suis le marquis de Bois-Lamothe, et je viens par suite de mon décès, tout à l’heure, répond le brave homme encore tout triste d’avoir dû ainsi quitter sa famille, son canard et surtout ses chers haricots.

Saint-Pierre compulse de grands registres et retrouve finalement ce brave Bois-Lamothe.

La lecture du curriculum du monsieur est longue et édifiante. Il est rappelé que, avant d’être un distingué collecteur de haricots, il a exercé de coupables débauches, liées à une séduction frénétique, laquelle s’est traduite par le viol systématique d’un commandement divin qui pèse lourd dans la conscience des honnêtes messieurs, et qui a trait au respect des liens conjugaux et de la femme de son prochain.

Saint-Pierre pousse un profond soupir, car il est toujours délicat d’aiguiller entre le Paradis, le Purgatoire et l’Enfer les âmes de ceux dont les vies ont bien fini après avoir baigné dans un fleuve du stupre le plus épais.

Bois-Lamothe comprend le muet dilemme de Saint-Pierre, et tient à le tirer de cette cruelle position:

–    Saint-Pierre, commence le marquis, je sais que j’ai beaucoup péché dans ma vie, mais également que j’ai fini une existence exemplaire comme bienfaiteur des haricots. Et, si modeste que fut cette création végétale de Dieu, il serait juste de la mettre à l’honneur en lui permettant de continuer à être servie par moi, qui lui ai prodigué autant de soins que d’amour pendant les dernières années de mon passage sur Terre.

–    Et qu’avez-vous en tête ? demande Saint-Pierre, pas fâché de voir la responsabilité lui échapper et, peut-être même, venir peser sur les épaules de l’impétrant.

–    Au lieu de m’envoyer en Enfer ou au Purgatoire, car je ne crois pas avoir mérité le Paradis, auriez-vous la bonté de m’envoyer aux Champs-Elysées du Haricot ? Dans cette Jérusalem Céleste des légumes, je pourrai continuer à les soigner, à les chérir et à m’occuper d’eux comme je l’ai fait durant tout la fin de ma vie. Je vous prie très humblement, Ô Saint-Pierre, de bien vouloir m’expédier parmi mes haricots chéris, en leur Paradis à eux.

–    Voilà une bien étrange requête, concéde le premier Patron de l’Eglise. Et je ne suis pas certain de pouvoir y accéder. Les Paradis sont étanches et il n’est normalement pas possible de transgresser ici les règles de passage entre les végétaux, les animaux et les êtres humains. Eussiez-vous été bouddhiste, nous aurions pu nous arranger, mais vos convictions religieuses ne vous permettent pas de bénéficier d’une réincarnation en haricot. Laissez-moi regarder ce que je peux faire pour vous, car je vois votre sincérité.

Saint-Pierre, consulte ses procédures et demande une dernière fois :

–    Il y aurait bien une possibilité. Ce n’est pas courant, mais ça pourrait marcher. Vous êtes sûr de maintenir votre demande ? Parce que je vais faire quelque chose qui n’est pas spécialement prévu dans les règlements. Je ne voudrais pas que vous veniez me chercher des noises après.

–    Oui! Mille fois oui! s’écrie Bois-Lamothe. Je vous promets que je ne veux qu’une chose : m’occuper sans fin des haricots. Voulez vous que je vous signe une décharge ?

Saint-Pierre ne se le fait pas dire deux fois. Il consigne la volonté du marquis par écrit, le fait signer puis agite une clochette posée sur le comptoir.

Deux anges apparaissent, se saisissent du marquis et l’emporte sans ménagement à travers un interminable couloir sombre et austère, où flottent des odeurs de graillon et de viande décomposée.

Parvenu devant une porte monumentale, ils poussent le pauvre marquis à travers les battants.

Là, un ange gigantesque à la figure de sergent-chef l’accueille avec une rudesse qu’on n’imagine pas dans les contrées de l’au-delà…

–    C’est toi, le volontaire pour les fayots ? demande-t-il d’un ton bourru.

Et avant que le marquis ne puisse reprendre son souffle, il se retrouve devant un énorme seau rempli de haricots.

Le cerbère qui l’a accueilli à l’entrée aboie :

–    Idiot ! Tu étais admis au Paradis, mais puisque de tu l’as voulu, Saint-Pierre a escamoté la décision : tu es finalement condamné au Purgatoire, mais commis par dérogation spéciale à travailler dans l’enceinte du Paradis. Il t’a affecté aux cuisines car nous manquons de personnel pour éplucher les légumes. C’est un emploi pour la durée légale de ton passage au Purgatoire : 15.000 ans. Et maintenant, dépêche toi, tu dois écosser tous les haricots de ton seau avant qu’on ne te le remplisse à nouveau, dans une heure.

* * * * *

Aux dernières nouvelles, Bois-Lamothe a encore  à peine moins de 14.900 ans à tirer dans les pires sous-sols des cuisines du Paradis.

Il écosse sans relâche des tonnes de haricots chaque jour. C’est encore peu dire qu’il les déteste. Il leur voue maintenant une haine féroce et sans borne.

Comble d’infortune, il est victime de la méchanceté du chef des cuisines, l’ancien tenancier d’un estaminet qui jouxtait son domaine, et dont la femme, une accorte brunette piquante et enjouée, est actuellement au Purgatoire pour encore 50.000 ans, précisément à cause de ses frasques avec Monsieur le Marquis.

Souhaitons lui donc bon courage pour le reste de sa détention céleste…

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s