FragileMoon – Hedge funds

Personne ne sait bien comment l’épidémie s’est propagée, ni même comment elle est arrivée jusque là. Toujours est-il que sa progression a été fulgurante.Au début, il ne s’agissait pas de grand-chose, à peine quelques symptômes. Un petit rien qui faisait penser que ça passerait, si même on s’en apercevait. Parce que, soyons clair : la plupart de ceux qui sont morts maintenant ne se sont rendu compte qu’ils étaient malades que lorsqu’il a été trop tard.

Incurables, ils ont se sont pendus à leurs lustres ou se sont jetés sous des trains…

Les autres ont essayé de fuir, mais ils ont été rattrapés… et dans ces cas-là, les êtres ne font pas le poids contre la fatalité : certains ont disparu sans laisser la moindre trace, tandis que d’autres, les plus forts, les plus éclatants de santé, les plus remplis d’une sève vitale, ont duré jusqu’à l’épuisement… Mais ceux-là ont rejoint les autres dans les fosses, sans plus de prières… « pas de fleurs, pas de couronnes »… Mais pas d’oraison non plus, pas d’envolées pour dire que, courageusement, ils ont fait de leur mieux, essayé de lutter, de se démener, de contre-attaquer…. Rien que l’indifférence des masses qui souffrent déjà assez du poids de la vie qui reste pour ne pas avoir à s’encombrer de la mort des autres.

Les plus clairvoyants ont réussi à se protéger et à établir entre eux et la maladie des barrières étanches, quitte à laisser mourir tout ce qui n’entre pas, et tout ce qui, une fois entré, avait voulu sortir. Beaucoup ont cru que c’était malin et nombre de vivants encore ont regardé les temples fermés en imaginant, derrière les murs clos et les volets hermétiques, des hommes qui se gobergent et des femmes qui s’offrent dans une orgie désespérée mais vivace.

On sait maintenant que derrière les enceintes, il n’y avait souvent plus personne et que la maladie avait frappé au cœur de ceux qui se sont protégés le mieux quand même…

On a vu le cortège des charlatans et des profiteurs passer au milieu des souffrants et répandre contre de l’argent leurs conseils… Et quand l’argent n’a plus rien acheté, ils se sont jetés sur la vertu des filles et la bonne volonté des garçons. Et quand même cela a été dévalorisé, ils ont fini par dépecer les charognes

Au début de l’épidémie, les gouvernements ont essayé de jouer leur rôle de gardien de l’ordre et de la sécurité publique, mais ça n’a duré qu’un moment…

Enfin… ça a eu le temps du chaos, parce que rien de ces mesures n’a eu le loisir de prendre racine dans ce sol pourri. Tout était tellement avancé que les bonnes volontés, jetées sans compter, n’ont même pas entravé la marche inexorable de ce flot qui a tout emporté.

Quand l’armée a été requise pour empêcher les scènes atroces des vivants pillant les morts, elle n’a pas eu le temps de se déployer que déjà c’étaient les morts, du fond de leurs tombes grises, qui narguaient les ex-vivants dans un rictus qui disait bien « tu vois, je t’ai eu »…

Le printemps avait pourtant été si beau… Les oiseaux avaient chanté comme ils en ont le secret, et les nuages avaient dessiné dans le ciel les promesses d’un été chaud qui donnerait de beaux blés et des raisins gorgés de sucre.

La maladie était cachée dans une formule mathématique, disséminée dans des réseaux d’équations complexes et transmise par des séries de probabilités.

Le futur est par définition inconnu, mais l’astuce des sorciers a été non pas de le faire connaître, mais de faire croire qu’il était appréhendable. Vous saisissez la nuance ?

Vous êtes négociant en pommes ? Et bien plutôt que d’acheter des pommes pour les revendre, il vous suffit d’acheter à n’importe quel moment la prochaine récolte de pommes, parce qu’il est certain que les pommiers donnent des pommes à l’automne… C’est simple… Et comme vous ne savez pas si les pommes seront bonnes ou gâtées cet hivers, vous les achetez à un prix très raisonnable, pour ne pas trop perdre si finalement elles sont immangeables….

Mais il existe une façon de gagner à tout les coups : il suffit juste de s’arranger pour que tout le monde veuille manger des pommes, même si elles n’ont pas de goût, même si elles sont tavelées ou rongées par les vers… En postulant la croissance monotone de la consommation des pommes, on s’affranchit d’une loi fondamentale de la nature : les pommes sont mauvaises de temps à autres, ou parfois, les gens ne veulent plus en manger.

Une fois qu’on a compris qu’il n’y a plus de risques, alors il n’y a plus de frein :

Vous n’avez qu’à revendre la récolte de l’automne prochain à quelqu’un qui voudra manger des pommes cet hivers pour acheter, moins cher encore, la récolte de dans deux ans… et puis quelques poires aussi… et des abricots dans trois ans, des prunes dans cinq et des pêches dans dix.

Et puis les acheteurs de brugnons de dans trois ans pourront vendre leurs options de récoltes à d’autres qui voudront profiter de ces fruits sans faim, puisqu’ils ne se mangent jamais.

Ah ? Ils ne se mangent jamais ?

Mais ce sont les plus carnivores des fruits.

Parce que plus la récolte est éloignée, et plus « elle vaut moins cher », puisqu’elle est tellement éloignée qu’on ne sait pas vraiment si elle donnera des fruits… Mais chaque année, elle vaudra plus cher, puisqu’il est certain, absolument certain, mathématiquement certain, qu’elle donnera des fruits… Et donc, une récolte qui ne vaut pas cher alors qu’elle va valoir cher, ça ne vaut plus trois fois rien, mais des tas de fois quelque chose.

Le paysan troque sa charrue contre des options à termes pour tracer bien droit des réseaux probables qui modélisent le comportement des récoltes dans le futur… Il n’a plus les mains noires de terre, ni de cals qui donnent à ses doigts la rudesse des cuirs tannés.

Devant l’ordinateur, les doigts courent sur le clavier et font naître des courbes toujours plus hautes, toujours plus droites, toujours plus vertigineuses…

C’est après ça que les premiers malades sont venus.

Regardant leurs économies, ils ont vu quelques signes un peu curieux : finalement, la promesse de la promesse de la promesse de la promesse de la promesse d’une pomme, ça ne ressemblait plus à une pomme !

Mais à la place, c’était un Serpent… Le même qui avait déjà séduit Eve et avait entrainé tous les désordres qu’on connaît au Paradis et sur la Terre.

Le Serpent avait offert la promesse de la pomme à l’Homme et celui-ci, fier de sa connaissance, avait gobé le fruit et le vers en même temps. Le temps qu’il s’en rende compte, celui-ci avait pénétré trop profondément pour qu’on puisse le chasser.

Le Serpent a fait ouvrir à l’Homme les yeux : toutes les promesses ne valaient pas une pomme et il devenait urgent de revenir à de vraies nourritures, de celles qui tiennent au corps et donnent à l’âme vigueur et vitalité.

Les comptes spéculatifs ont été les premiers touchés. Quand la rumeur s’est répandue que les pommiers ne donnaient que des pommes et que les promesses de pommes un jour, ne valaient rien de plus que des pommes.

Haro sur le verger !

Les pommes, les poires, les abricots, les raisins et les brugnons… tout a perdu sa valeur…

C’est ainsi que la maladie s’est propagée dans le reste des économies des états, des individus, des entreprises et des banques.

Par un effet de domino, tous les pommiers du monde sont redevenus de simples pommiers…

Et les promesses sont redevenues ce qu’elles étaient : de simples promesses…

La banque agonise et Les entreprises se contorsionnent…

Dans la rue, les files d’attentes de la prochaine Soupe Populaire guettent l’apparition des fruits de la croissance, mais comme ceux de Tantale, ils s’éloignent au fur et à mesure qu’on tend la main vers eux ?

Le monde fou se réveille en constatant que tous ses paysans ont depuis longtemps coupé leurs pommiers pour acheter avec le bois des troncs des chiffons de papieurs porteurs des promesses de leurs fruits futurs : Il ne reste plus que du papier à manger, ce que tout le monde s’accorde à trouver fort peu digeste.

Et maintenant, comme en 1929, dans les ruines de cette économie moribonde, seuls les hôteliers reprennent l’espoir de faire des affaires en voyant les traders entrer dans leurs établissements:

« Une chambre au dernier étage ? C’est pour dormir ou pour sauter ? »

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Un commentaire sur “FragileMoon – Hedge funds

  1. Vous retardez d’une guerre… En 1929, en effet, les banquiers déshonorés sautaient par les fenêtres… Maintenant, ils achètent l’hôtel ! D’où croyez-vous que vienne le nom de « parachute doré » ?

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