Séverine – La Pomme de l’Intelligence

Séverine se tient devant le capot de sa magnifique Lamborghini-Ecole, dans une tenue qui a déjà causé pas moins de trois carambolages sur la rocade est du Paradis Terrestre.

Sans doute est-ce pour ça que j’ai cru sa promesse ?

Moi, j’avais pourtant dit que jamais plus jamais, je n’écouterais les promesses des femmes… enfin… que je ne croirais à celles-ci…

Mais voilà, j’avais dû formuler cette promesse un peu rapidement, ou bien lors d’une de ces soirées mémorables où les alcools se font les alliés d’Alzheimer pour vider ma mémoire de toute sa raison…

Toujours est-il que, en arrivant nez à nez devant elles, je suis resté muet devant leurs carrosseries. J’avoue avoir toujours beaucoup de mal à parler à sa voiture en la regardant bien droit dans les phares.

Séverine lève un sourcil, puis un deuxième… Ses prunelles perçantes vrillent mes yeux et commencent à déchiffrer ce qui est marqué au fond de ma calotte crânienne (en fait, rien de bien différent de ce qui traîne sous toutes les calottes de tous les hommes).

Gêné, je ne sais pas trop quelle attitude observer et, sans trop me mouiller, j’articule « Belle pluie, non ? ».

Evidemment, le soleil radieux et le ciel d’un bleu pur qui sont au dessus de nos têtes me donnent tort : j’aurais dû rester sec.

Ça fait déjà quelque temps que Séverine et moi habitons ensemble dans la résidence de l’Eden, à l’ouest du pays de Loth, où plus tard, un individu du prénom de Caïn s’enfuira en ternissant la réputation familiale. Il est parti suite à une grosse dispute avec son frère, achevée par l’intromission d’une trentaine de centimètres de pioche dans le tympan dudit frérot.

Il faut dire que celui-ci, avec son air de ne pas y toucher et son habitude de vouloir plaire à tout le monde, avait finit par se rendre détestable. Et franchement, qui donc a envie de vivre avec un lèche-bottes dont sa langue pendouille tout le temps en dehors de la bouche? Sans parler que sur toute la longueur, elle dégoûte en permanence du cirage de médiocre qualité que nous utilisons par ici… Exit le frangin-lécheur fétichiste des bottes…

A cette époque, la vie était rude : moi-même, j’avais été obligé de céder une de mes propres côtes pour nourrir ma compagne, revenue complètement affamée du bain de boue où Dieu l’avait engendrée.

Je me suis laissé aller à cet acte de cannibalisme conjugal par alliance à cause de Lui. Il était venu me souffler dans les bronches quelques temps auparavant, m’intimant l’ordre de coasser et de plier des multiples.

Voyant ensuite que je cherchais des multiples pour mes origamis et que je m’égosillais en imitant (mal d’ailleurs) le cri des crapauds, il s’avisa que mon célibat avait dû me rendre sourd, par un mécanisme propre aux solitaires : je devais en fait croître et me multiplier, mais je n’avais pas bien entendu l’ordre divin.

Une fois qu’il m’eut réexpliqué, je me suis risqué à lui dire qu’Il était bien gentil, mais qu’il me faudrait une copine pour ça, vu que sinon, ce n’est pas tout seul que j’allais perpétuer l’espèce humaine.

C’est ainsi que Dieu, qui lui n’est pas sourd, a fini par m’écouter et me fabriquer une copine. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais je dois dire qu’il a fait de l’excellent boulot.

Revenons à nos moutons…

Donc, Séverine est devant moi, juchée sur la Lamborghini-Ecole avec laquelle elle compte ouvrir une entreprise spécialisée dans l’enseignement de la bonne conduite.

Un sourire énigmatique étire ses lèvres et elle a un drôle de regard…

Derrière elle, un serpent rigolard se tient et lui fait des messes basses… Je n’ai jamais aimé cette bestiole dont le moyen de locomotion, la flatulence, s’accorde mal à notre Paradis Terrestre, parfumé d’essences délicates et subtiles… Comment est-il arrivé près d’elle ? Cet espère de tube ingurgite d’incroyables quantités d’air, jusqu’à se gonfler comme une outre. Puis il relâche la pression en jouant habilement sur certains muscles ronds dont la décence me prie de taire le nom ici…

Séverine tient dans ses mains une belle pomme, rouge et bien brillante… C’est une variété inconnue, transpirant une drôle de fumée âcre, sentant fort le souffre… Je n’ai pas trop confiance dans ce fruit peu engageant.

« Mange la pomme », me dit Séverine « Tu verras, tu vas devenir intelligent ».

C’est un bon plan, ça !

Devenir intelligent, c’est mon rêve depuis que je suis tout petit…

Quand je serai intelligent, je pourrai devenir Dieu à la place de Dieu, parce que franchement, mis à part qu’Il a doté le Paradis d’une nana canon, je ne pense pas qu’Il ait réussi pleinement son ambitieuse opération terrestre. Si j’étais Lui, j’aurais par exemple fixé la valeur de pi à 3,15, au lieu d’en faire un nombre extravagant. La face de l’Univers en eut été changée, et je suis persuadé que tout irait mieux, dans le meilleur des mondes… Mais quand j’ai soumis mon idée au Créateur, Il m’a regardé d’un air de commisération sans borne, et m’a traité d’âne bâté…

Ce n’est sans doute pas gentil, et puis je ne sais même pas ce que c’est qu’un âne bâté….

Donc, j’ai regardé Séverine (dont je ne peux toujours pas fixer la bagnole dans les phares, avec ses pneus de 95 à jantes C) et je me suis imaginé tout ce que je pourrai faire quand je serai intelligent…

Ainsi, je suis sûr de gagner le concours de celui qui pisse le plus loin, car j’ai bien l’impression d’être un cador méconnu dans cette discipline.

Et puis j’ai toujours eu envie de créer une activité sportive où, avec mes potes, nous aurions à courir après un ballon pour le mettre dans des buts…  Quand je serai intelligent, j’écrirai les règles de ce jeu, je préciserai la taille des terrains, le maillage des filets et les bases tactiques pour y jouer… J’ai même pensé à utiliser les futurs joueurs comme support publicitaire…

Bien sûr, je mettrai ma toute nouvelle intelligence à construire de grands stades avec d’immenses parkings où exercer cette activité sportive. J’installerai aussi des buvettes tout autour, où je ferai vendre des saucisses mises entre des tranches de pain (une invention que je compte faire breveter pour en tirer de substantielles royalties)…

Et puis, quand je serai intelligent, je vais également me faire respecter comme il se doit, par exemple en obtenant un rab de beurre dans les restaurants, alors que généralement ceux-ci ne l’octroient pas, ou alors seulement aux clients VIP…

Je ne suis pas VIP, je suis juste Adam… Et le fait que je sois le premier homme n’empêche pas les maîtres d’hôtel de me considérer comme le dernier des derniers… Mais ça changera dès que je serai intelligent, dussé-je pour cela inventer la massue, le poignard, l’arc et ses flèches, et jusqu’à des joujoux perfectionnés comme la mitrailleuse à tir rapide ou le fusil à lunettes.

Vue comme ça, la proposition de Séverine me semble très intéressante.

Et puis quand je serai intelligent, je pourrai lui clouer le bec avec de belles tirades pleines de bon sens, des réflexions de haute volée et d’imbattables références historico-philosophico-sociologico-psychologiques… Y’a bon !!!!

Je serai même capable, par mon intelligence, de la mettre au pas… Direction la cuisine et la salle à langer !

Youpee !

La vie est belle… Enfin… Dès que j’aurai mangé la pomme tendue par Séverine…

Le serpent ricane et manque de se faire un nœud…

Séverine peine à contenir un énorme fou rire… Heureuse à l’avance de toutes les promesses d’un futur confortable et exaltant, quand je vais devenir intelligent !

Je regarde sa main… Elle porte un gant de velours offert pour un de ses premiers anniversaires… Ça fait longtemps, et maintenant, quelques trous laissent apparaître l’éclat d’une main d’un acier trop poli pour être complètement au net.

Toujours avec son sourire suave fendu jusqu’aux oreilles, elle me tend la pomme, encore toute fumante…

« Mange la pomme, Adam… Et tu connaîtras les délices de l’intelligence », me susurre-t-elle sur le ton délicat que prend le tonnerre pour avertir de la proche tombée d’une averse.

Je prends la pomme dans ma main… Elle est brûlante et je manque de la laisser tomber en la faisant sautiller dans mes doigts.

« Quel abruti ! », lance Séverine avec un regard dépité, voyant que je suis en train de jongler avec son fruit plutôt que de le manger, comme elle me l’a demandé.

Prenant mon courage à deux mains, et le fruit dans les mêmes deux mains, je la regarde de l’air le plus pénétré qui se puisse (la fille) et la croque (la pomme).

Un éclair fulgurant me parcourt… J’attribue ce flash au concentré d’intelligence se répandant en moi avec la plus irrésistible force !

Ouvrant les yeux à demi, je hurle « Eureka ! » parce que j’ai trouvé une idée …

Mes yeux s’ouvrent en grand. Je m’attends à trouver face à moi une femme conquise par mon regard plein d’intelligence… La désillusion est cruelle : Séverine fixe le milieu de ma personne avec des yeux choqués et remplis de colère, comme si elle voyait quelque chose de tout à fait déplacé…

De fait: je suis complètement à poil…

J’essaye de me cacher comme je peux, en arrachant des feuilles de vigne à un cep qui pousse là, mais au bout de deux ou trois feuilles, il me crie de lui lâcher la grappe… J’obtempère.

Le serpent n’en peut plus de rire et se gondole… A tel point qu’il découvre pouvoir se déplacer rien qu’en se tortillant… Il est très content de cette trouvaille et part écumer d’autres régions.

Dieu survient, furieux… Il demande à Séverine pourquoi elle m’a poussé à manger cette pomme d’une variété pourtant défendue.

Séverine commence à le lui dire sans prendre de gants. Au bout de trois minutes, ils s’engueulent sans faire attention à moi. J’en profite pour me faire discret et retourner chez moi prendre un pantalon.

Quand je reviens, Dieu et Séverine sont toujours en train de s’envoyer des noms d’oiseaux. Le Créateur, malgré Son infinie bonté, va jusqu’à la menacer d’enfanter dans la douleur !

Galant, je cherche tout de suite à protéger ma compagne et la rassure contre les fulminations divines : « Ne t’inquiète pas, je vais t’enseigner la respiration du petit chien, à pousser au bon moment et, si cela ne suffit pas, j’irai jusqu’à inventer la péridurale… ».

Entendant ça, Dieu s’esclaffe. « Comment, minable bonhomme issu d’une simple boule de glaise ? Tu te crois malin à me narguer et à dire que tu pourras aller contre mes commandements divins ? Words ! Words! ».

On croit souvent que c’est Séverine qui, tremblotante devant le courroux du Grand Architecte, aurait cherché à se rassurer… Mais non… C’est mal la connaître que de penser qu’elle tremblotait devant son Père. C’est Dieu lui-même qui a prononcé ces fameux « Words ! » en réponse au défi d’Adam.

Grisé par la situation, je finis tout de même par lâcher, avec un ton légèrement méprisant : « Je vais mettre mon intelligence en route et vous verrez bien ce que vous verrez ! ».

Mal m’en a pris, parce que Dieu n’a pas eu peur du tout, bien au contraire !

« Espèce d’idiot… Que crois-tu que tu as mangé ? Un fruit qui rend intelligent ? Non… Tu as tout juste croqué dans une pomme de la connaissance… Ça n’a rien à voir ! Et maintenant, dehors! Et à partir de ce jour: au boulot ! ».

Là, il convoque deux anges baraqués et franchement pas rigolos. Ils nous attrapent, Séverine et moi, et nous flanquent à la porte du Paradis, comme des malpropres.

La Lamborghini est confisquée par Dieu au motif que ça ne sert à rien chez les humains, un bolide pareil. Aux dernières nouvelles, c’est Lui qui roule dedans !

* * *

Ça fait quelques années de cela…

Séverine n’a maintenant plus mal quand elle met au monde un nouvel enfant… Encore deux autres garçons, et je vais pouvoir monter mes équipes de foot…

J’ai déjà un stade grandiose, des buvettes tout autour où l’on vend des saucisses, tirées de cochons élevés intensivement à partir de farines animales, emprisonnées dans du pain sans nutriments et plein d’OGM.

J’ai inventé la bière et la télévision…

Comme je crois bien que l’équipe des rouges a envie d’humilier mon équipe à moi, j’ai utilisé ma connaissance pour inventer la batte de base-ball, en attendant que j’arrive à maîtriser assez la métallurgie pour faire de gentils pistolets et d’aimables munitions…

Avec ça, je sens que je vais gagner mon match et même le championnat…

C’est la belle vie !

* * *

L’autre jour, le Serpent est revenu voir Séverine et lui a donné une poire, en lui disant qu’il s’était trompé la dernière fois. Cette fois-ci, il est sûr de son coup : je vais devenir intelligent dès que j’aurai croqué dedans.

Dieu, prévenu du retour de l’animal et de ses sombres desseins, le fait fuir en l’invectivant…

Alors qu’il prend la fuite vers son pays des faux mages, le Serpent laisse tomber sa poire.

Séverine la ramasse, mais alors qu’elle devait me la donner pour que je devienne intelligent, elle mange le fruit toute seule, en trois bouchées voraces.

Depuis, j’ai inventé l’électricité, l’air conditionné, le camion-citerne et même des machines volantes étonnantes qui traversent les airs en passant au-dessus des nuages…

Je suis fier de montrer à Séverine les résultats de l’application de mes connaissances.

Mais quand je lui demande « Et ça fait quel effet d’être intelligent ? », sa réponse est toujours la même depuis la première fois : « Ne t’inquiète pas de ça et continue à bosser. Tu ne pourrais pas comprendre… ».

C’est peut-être idiot comme sentiment, mais je crois bien qu’elle a tout à fait raison : je ne comprends vraiment rien à ce que je fais!

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