Coriri et Neige Brulante – Le Plus Que Parfait du Conditionnel

C’est le matin…

L’archicroton Tibius s’étire tranquillement dans le lit douillet de 25m2 mis à sa disposition par l’Etat, qui ne recule devant rien quand il s’agit du confort de ses élites en particulier, et de ses monarques en général.

Son fidèle castrat, Péronius, frappe à la porte en apportant le plateau du petit déjeuner, un amoncellement de fruits et de gâteaux tendres, qui seront ensuite redistribués aux sujets déshérités du royaume, s’il en reste (des gâteaux, parce que des pauvres on sait qu’il en restera).

Aujourd’hui, Péronius comprend que la journée ne sera pas habituelle, mais que quelque chose de grand se prépare dans la psyché fertile du prince.

– Mon cher Péronius, il est temps que nous fassions quelque chose pour notre bon royaume qui se meurt par manque de lumière, sous ce cruel stratus. J’ai eu une idée qui sera de nature à revigorer nos sujets et même à nous amuser un brin.

Péronius, les yeux pétillants de la malice qu’on lui connait, ne peut s’empêcher de sourire à cette évocation.

– Oh oui Vénéré Archicroton! Allons nous amuser et, par un effet d’entraînement que nous savons si bien dispenser, le royal désopilement pourra couler de par les rues dans le cœur des habitants de ces contrées pour réchauffer leurs âmes engoncées dans la tristesse des jours d’hivers et peu variés.

– Ainsi, j’ai décidé… Nous nous rendrons dès que possible en notre Académie des Belles Lettres et des Beaux Êtes, laquelle perche à quelques roues de carrosse de notre Palais.

– Votre Sérénitante, est-il bien utile que nous prissions un véhicule pour un si court trajet? Le temps est aux économies d’énergie et il paraît que celle-ci doit être utilisée avec parcimonie.

– Soit, mon bon Péronius, mais n’avais-je pas ordonné le mois dernier de ne plus remplir les réservoirs des automobiles qu’avec de l’eau, en lieu et place du pétrole et de ses dérivés?

– Si fait, votre Altitude, mais je parlais des pousseurs qui sont épuisés de s’atteler à la lourde voiture dans laquelle nous promenons nos personnes.

A cette évocation, Tibius a un bon et grand sourire, celui qu’aiment entendre tous les automobilistes perdus sur les routes et qui cherchent, dans la voix de leur souverain, le réconfort et la promesse d’un prompt secours.

– Mon cher Péronius, il vous faut savoir que j’ai pris hier soir un décret qui changera la vie de nos pousseurs, en les autorisant à desserrer le frein à main de nos augustes bagnoles, afin que leur travail ne soit plus aussi pénible!

– Oh, Votre Grandiosité, serait-il vrai que vous ayez poussé la bonté jusque là?

– Pour mes pousseurs, je l’ai poussée jusqu’aux bords les plus extrêmes de ma sollicitude, en veillant bien à ce que celle-ci ne tombe pas de la table des justes revendications.

– Mais quand même, Zénithesque Tibius, c’est là une avancée sociale de première importance pour cette catégorie socio-professionnelle qui reste un fondement de notre civilisation fort éprise de déplacements individuels.

– Je vous avoue, Péronius, que j’ai souhaité apporter à mon règne une touche révolutionnaire en apposant mon sceau sur le décret d’hier soir. Aussi, je ne me suis pas cantonné dans les limites faciles des réformettes et suis allé plus loin encore. Vous savez combien il est d’une première nécessité de développer les transports publics en notre cité, afin d’éviter la pénurie des essences et la pestilence de l’air empoisonné par les échappements.

– Avouez-moi, Tibius, Avouez-moi… Je meurs de rester ainsi dans l’ignorance!

– Je vous en prie, Péronius, restez donc encore un peu en vie, et pardonnez-moi de vous faire languir encore quelques moments, le temps de dévorer le petit-déjeuner.

Et les deux amis, riant et remplissant la pièce de beaucoup de bons mots et de quelques miettes fines, se jettent dans la baignoire de café bien chaud. Ils en ressortent quelques brasses plus tard, la peau réchauffée, exhalant le riche parfum d’un arabica aussi puissant que maxhavelardisé. Ces quelques longueurs finissent de les réveiller tout à fait.

– Allons nous sécher aux zéphyrs, propose alors Tibius, après qu’il se fut enroulé dans une serviette éponge longue comme une traine de mariée.

La cour possède plusieurs séchoirs qui diffusent, par un habile mécanisme, des souffles d’air qui ont été rapporté de toutes les contrées de la planète. Des expéditions innombrables ont été financées par le Venting Club, pour rechercher, capturer et rendre à Sa Majesté des vents exotiques, chargés de parfums lourds ou légers, capiteux ou subtils, enivrants ou rafraichissants.

Aujourd’hui, Tibius et Péronius choisissent un vent chaud, mélangé à du musc et du jasmin, rehaussé d’un soupçon de chèvrefeuille macéré dans un délicieux Humagne.

– Tibius, mon révéré Tibius, retirerez-vous cette aiguille de la curiosité que vous plantâtes en mon sein tout à l’heure, en omettant de me dire quelle fut la faveur que vous accordâtes hier en votre décret qui, je le sens, révolutionnera la locomotion céans?

– Je n’oublie pas cette flèche qui orne votre curiosité et permettez-moi, Péronius mon bien cher, de l’ôter avec tout le ménagement qui s’impose: j’ai ordonné que l’ensemble des freins à main de nos autobus soient également desserrés!

– Oh, je défaille! Vous faites tant pour la profession des pousseurs de bus!

– Oui… Voyez-vous, Péronius,rien n’est plus détestable que de penser à nos pousseurs, obligés de remplacer les gaz de l’échappement de leurs moteurs par une émission de sueur, tout aussi consommatrice d’énergie et de calories alimentaires. Ainsi, les experts que j’ai missionnés depuis quelques temps m’ont assuré que non seulement il sera possible de diminuer le nombre de pousseurs par bus, mais encore qu’il ne serait plus nécessaire, pour les voyageurs, de pousser eux aussi: ils pourront ainsi voyager… àl’INTERIEUR des bus!

– Oh! Je défaille encore! Vous faites aussi tant pour les usagers des bus! Mais s’ils ne se fatiguent plus, ne passeront-ils pas de l’état de pousseurs à celui de poussifs?

– Oui, mon bon Péronius, c’est un risque certain. Mais j’avais dans l’idée qu’il serait peut-être agréable à mes sujets de pouvoir profiter de l’abri que le bus peut procurer aux voyageurs, surtout lorsqu’il pleut ou que la neige se mêle de nous faire bénéficier de sa blancheur immaculée.

– Et ainsi, auront-ils l’impression que le prix du ticket qu’ils achètent ne sert pas uniquement à renflouer le budget de fonctionnement du Palais, mais aussi qu’il a une utilité à leur confort! Tibius, c’est vraiment un honneur insigne d’être dans le chœur de décisions si importantes pour la vie de nos concitoyens.

– Hâtons-nous, Péronius, nous devons nous rendre dans l’Académie mais pour l’instant, quittons nos académies et vêtons-nous pour nous y rendre.

Sur ces aimables paroles, les deux hommes entrent dans les vastes dressings où la Nation, dans son insigne respect, permet à l’archicroton et à ses fidèles serviteurs d’entreposer leurs vêtements.

Connaissant pourtant l’endroit, ils ne manquent pas de prendre chacun un petit sachet de dragées, fort commodes à semer derrière soi, pour retrouver son chemin dans les huit cent cinquante sept mille mètres carrés de cet ensemble de couloirs, d’isoloirs et d’armoires. Que n’a-t-on pas dit de la Cité des Pompes, qui abrite la collection des chaussures de Tibius ? Tous les superlatifs se sont déjà épuisés à cette tâche, et la visite guidée de la Salles des Coffres à Chaussures draine annuellement des milliers de visiteurs, s’extasiant devant l’exhaustivité des collections, le luxe des matières et la hardiesse des façons.

Sceptre en avant pour l’un et menton droit pour l’autre, nos deux héros marchent à la manière des dieux dans les rues du Palais jusqu’à arriver aux Garages Royaux, où les véhicules utilisables sont remisés.

Les chauffeurs, ayant appris le matin même qu’ils auraient désormais à pousser des véhicules dont le frein à main serait desserré, applaudissent à leur entrée et certains, esbroufeurs comiques tels que toutes les communautés humaines en comptent, se jettent à plat ventre devant eux pour leur fournir un pavement plus royal que le goudron des routes, jusqu’à ce qu’ils choisissent une des voitures.

– Allons, mes bons sujets, déclare Tibius à travers la vitre baissée. Il me tarde d’aller rendre visite à nos lieux de savoir. Emmenez-nous!

Huit des conducteurs les plus musclés entourent le véhicule, le soulèvent et le calent sur leurs épaules.

L’équipage sort du Garage tandis que Tibius active la troupe d’angelots attachée à l’autoradio. Les séraphins embouchent des flûtes et en sortent des mélodies harmonieuses qui charment les régaliennes oreilles.

Sitôt hors des murs de la Résidence, le cortège ne passe pas inaperçu. La foule, heureuse de voir l’archicroton et son dévoué secrétaire, montre les signes d’une joie évidente en immolant par le feu trois joueurs de foot, pris le matin même en flagrant délit de création d’un club de supporter.

Plus loin, ce sont des œuvres mineures de mauvais écrivains qui sont broyées devant le souverain, pour lui montrer combien le peuple prend soin de son âme en refusant les lectures faciles proposées par de peu scrupuleux littérateurs cachés dans les gares et autres endroits peu recommandables.

L’apothéose est atteinte lorsqu’un conducteur de 4×4 comprend, au sourire satisfait de l’archicroton, que sa catégorie de voiture a été spécialement exclue de l’accord historique sur les freins à mains. Il a ainsi le déplaisir de constater qu’une nouvelle taxe de 268 kilogrammes a même été placée sur le toit de sa caisse, rendant ses trajets plus pénibles encore.

Mais certains hommes sont incorrigibles et l’on a bien vu certains d’entre eux pousser des voitures de luxe dont l’habitacle avait pourtant été rempli jusqu’à ras bord de taxes en plombs, d’impôts en dalles de bétons et même de charges directes en forme de billes d’aciers. A une époque, il avait même été évoqué de remplir le réservoir de ces véhicules avec du mercure, métal liquide pesant par excellence, et qui aurait été parfait pour engendrer plus de fatigue encore aux automobilistes impénitents qui n’arrivent pas à décrocher de leurs mauvais penchants. Hélas, on s’est rendu compte que ce dernier raffinement allait fournir un débouché de choix pour les peu écologiques fabricants de mercure, qui chercheraient par là à se rattraper des pertes subies par l’interdiction de cette substance dans les thermomètres.

Exit donc le remplissage des voitures au mercure, et il fut décidé de le faire avec du tungstène liquide, qui est tout à fait comparable en lourdeur à la personnalité d’un conducteur de 4×4 en ville.

L’arrivée à l’Académie des Belles Lettres et des Beaux Etres est mémorable. Les dignitaires de cette vénérable institution décident de jeter par les fenêtres non pas l’argent, ce qui est l’essence même de leurs travaux, mais des publicitaires et même quelques producteurs de trash TV, au premier rang desquels des individus suspectés d’avoir écrit des synopsis de télé-réalité. Ils sont placés dans des cages et jetés en pâture à de terribles molosses aux canines affutées.

Péronius, fort de toute l’humanité qu’on lui connaît, demande alors à Tibius s’il n’est pas possible de les gracier car il ne supporte pas de voir ainsi le spectacle des énormes chiens en train de s’abîmer les dents à ronger les cœurs de pierre de ces vidéastes sans âme.

Reconnaissant la compassion de son dévoué castrat, Tibius prend un décret archicrotal à effet immédiat, ordonnant que, dorénavant, le supplicié ne sera plus dévoré par des chiens, mais devra écouter la série complète des opéras de Wagner, exécutés dans un trio de bardes écossais chantant a capella.

Nul n’y a jamais survécu, mais comme on le dit aux condamnés au moment de leur ultime concert : « la musique aussi, a sa chance ».

Les pousseurs garent le véhicule à l’Académie.

– Péronius mon dévoué eunuque, nous voici face au temple du savoir, de notre Royaume,qui doit prémunir les générations futures de l’oubli des règles de la grammaire et les exhorter à éviter les entorses à la syntaxe. C’est ainsi que nous allons prendre une décision qui devrait rendre sans salade à Ceasar ce qui appartient à César et adieu ce qui n’est qu’un au revoir.

Devant ces paroles énigmatiques, Péronius, ne peut s’empêcher de laisser couler une petite larme, témoin de l’émotion qui tend le ressort de son cœur.

– Et qu’avez-vous décidé, votre Illustrissime Grandeur? s’enquiert Péronius, sentant son âme s’envoler vers les cieux des délices les plus suaves consubstantielles à des moments aussi historiques.

– Nous allons prendre un édit qui fera date, même s’il nous faut pour se faire y associer les habitants de la cité des Ducs de Bretagne, et qui savent ce que les édits fissent pour Lady de Nantes.

– Je suis toute ouïe, déclare Péronius, conscient que Tibius va offrir au monde une de ces grandioses illuminations qui rendent la Terre vivable.

– J’ai décidé que, à partir d’aujourd’hui, la grammaire de notre belle langue serait agrémentée d’un nouveau temps: le Plus Que Parfait du Conditionnel!

A ces mots, les linguistes poussent un cri de bonheur et certains, n’en pouvant plus d’une telle joie, se prennent la main et sautent dans le fleuve, qui est à cet endroit particulièrement rapide et sournois.

Le Plus Que Parfait du Conditionnel ! Personne jamais au monde n’avait eu cette idée, et aucun bookmaker n’a jamais pris le moindre pari qu’il put un jour même exister.

Souriant et serein, Tibius attend que le tumulte se calme et que les manifestations les plus bruyantes reviennent à un niveau sonore lui permettant de reprendre la parole.

– Mes biens chers sujets, c’est avec une totale conscience que j’offre à mon royaume ce Plus Que Parfait du Conditionnel: une vague puissante de bonheur qui irriguera les vaisseaux de votre corps jusque dans ses plus minuscules fibres.

– Hourra! Hourra! Vive Tibius! Vive l’Archicroton! se met à crier la multitude.

Un genou en terre, comme le prévoit la Constitution, le directeur de l’institution grammaticale se place devant son Maître et, d’un geste ample, embrasse sa babouche en signe de respect. Transporté par la joie du moment, il se met ensuite à manger sa propre chaussure. En effet, le protocole prévoit qu’un fonctionnaire d’Etat déjeune de ses semelles lorsqu’il est en présence de l’archicroton. Là, tout au bonheur d’avoir entendu parler du Plus Que Parfait du Conditionnel, il ne s’arrête pas là mais croque allègrement dans le cuir.

Le spectacle du directeur mangeant sa propre chaussure enchante Tibius et son servant. Ils se souviennent avec émotion de la visite la semaine précédente d’une gentille fonctionnaire qu’ils avaient sauvée de la perforation stomacale en l’autorisant à ne pas manger ses talons aiguilles, parce qu’elle avait déjà eu quelques difficultés avec les agrafes de ses lacets.

En quelques bouchées, le directeur parvient à mâcher complètement sa grolle et finit par l’avaler. Il peine un peu car les chaussures des cadres de son grade pèsent généralement une vingtaine de kilos, et sont taillées dans le cuir épais d’un pachyderme rare ayant son habitant dans les alpages les plus reculés des déserts situés au centre des lacs les plus profonds du pays.

La nouvelle de l’existence du Plus Que Parfait du Conditionnel se répand comme une trainée de poudre. Quelques minutes seulement après la déclaration du souverain, ce sont des millions de voix qui scandent les noms Tibius et de Péronius.

Une question brûle les lèvres de chacun et se diffuse au sein de la foule compacte : « à quoi donc servira le Plus Que Parfait du Conditionnel ? ».

Le plus que parfait est là pour décrire des événements passés avant d’autres qui sont déjà entrés dans l’Histoire… Il est donc certain qu’ils advinrent, et disserter sur leur supposée probabilité, comme l’indique leur conditionnalité, est aussi dérisoire que de tenter de résoudre la quadrature des rondeurs.

Essayant de trouver la clef de ce nouveau temps, les logiciens du royaume se perdent en conjectures oiseuses. Le cerveau de bon nombre d’entre eux se met à fondre dans un grésillement d’intelligence surchauffée.

Levant la main pour réclamer le silence, l’archiroton obtient en quelques secondes une épaisse parenthèse dans les cris et les youyous qui emplissaient l’air, quelques instants auparavant.

La foule est suspendue à ses lèvres… Va-t-il libérer son peuple de cette lancinante interrogation et dire enfin à quoi peut bien servir le Plus Que Parfait du Conditionnel ?

– A rien! déclare Tibius.

Ces deux mots ne peuvent pas frapper la nuée des âmes de façon plus nette, ni plus foudroyante : le nouveau temps ne servirait A RIEN!

Quelle audace !

– Mes bons sujets et mes loyaux vassaux, reprend l’archicroton devant une foule médusée de joie. Il ne vous a pas échappé que les nuages sur notre bonne ville sont une calamité météorologique qui empêche l’âme de se remplir de bonheur… Aussi, pour éviter les pièges du spleen qui vous assaille en mettant le nez dehors, j’ai décidé que, à partir d’aujourd’hui, vous pourriez toujours invoquer le Plus Que Parfait du Conditionnel, qui est un temps inutilisable. Etant inutilisé, il ne sera jamais incorrectement conjugué et, de ce fait, sera toujours BEAU! Avec le Plus Que Parfait du Conditionnel, je vous offre un beau temps illimité!

Les habitants, touchés par ce trait de génie, ont décidé d’organiser, en l’honneur de leur archicroton, des applaudissements perpétuels : une troupe de citoyens se relayant sans relâche jour et nuit pour battre des mains et entretenir ainsi le souvenir de cet instant béni où le souverain et son fidèle castrat permirent au beau temps de régner à jamais sur la cité.

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