Neige Brûlante – La prière de Galatée

Ovide, pardonne-moi ! Me donnes-tu le droit de transformer une de tes Transformations?

L’âme de Galatée, depuis l’origine de la Terre, est enfouie dans l’une des plus belles falaises de marbre, face à la mer Egée.

Voilà des centaines de milliers d’années qu’elle est soumise aux assiduités des dieux qui façonnent le promontoire où elle habite.

Apollon, le dieu du soleil sur son char diurne, la chauffe de ses rayons puissants. Parfois, ils sont tellement brûlants que la pierre se fend et se lézarde de lignes de fracture qui remontent depuis la mer jusqu’à la végétation rase et pelée qui la surplombe.

Poséidon, dieu de la mer, inlassablement la caresse… Enfin, quand on dit qu’il la caresse, certaines tempêtes n’ont rien à voir avec de tendres enlacements mais ressemblent plutôt à des batailles. Entre le dieu et le marbre, c’est une lutte de chaque instant : le sel dissout petit à petit le fondement de la falaise qui, parfois perd dans l’onde un pan entier d’elle-même.

Eole, dieu des vents, est moins puissant que les deux premiers, mais il ne faudrait surtout pas croire qu’il ne compte pas… Son souffle régulier projette des particules de sable sur la roche et cette action, certes minime, a dans la durée des effets dévastateurs.

L’âme de Galatée, enserrée dans la roche, ne connaît d’étreintes que ces terribles et divines joutes, qui la laissent rompue et, au fil des siècles, lui font la forme découpée qu’on lui connaît.

Elle est heureuse ainsi, à être l’objet des soins constants des dieux, et leur partenaire pour d’inlassables amours minérales.

Plusieurs fois même Zeus – le puissant, le redouté, le terrible Zeus – a frappé la falaise de sa foudre… Oh là là !… L’âme de Galatée s’en souvient encore : c’est comme un coup de fouet sur le dos nu d’une vestale, qui cingle la chair et brise la respiration. Ça se passe lors de tempêtes énormes. De celles qui jettent des bateaux sur le rivage et des corps de marins sur les écueils effilés qui le bordent.

Par contre, il y a un dieu que l’âme de Galatée n’aime pas beaucoup, c’est Héphaïstos. Il habite « en bas » dans d’infernales profondeurs où il côtoie la lave du centre de la Terre. Difficile de savoir quand il va se mettre en colère. Souvent, ça arrive d’un coup, sans prévenir, sans montrer le moindre signe de courroux. En quelques secondes, la mer devient folle et Neptune ne se contrôle plus. Puis c’est la secousse sismique, puissante et irrépressible qui détruit tout sur son passage et déchire la terre comme si c’était du papier.

L’âme de Galatée a subi des tremblements de terre où des îles entières disparaissent dans les flots, sous un ciel de plomb, sans que le moindre soleil n’arrive à percer les nuages.

Face à elle, existait Santorine, une âme de pierre comme Galatée, qui était l’une des plus grandes, des plus fortes et des plus belles… Mais un beau jour, elle s’est écroulée dans la mer et maintenant encore, on n’en retrouve plus la trace.

L’âme de Galatée aime les dieux, et les dieux le lui rendent bien : elle est une magnifique démarcation de la terre dans la mer, éperon de Cérès dans l’onde pure.

Evidemment, quand on est ainsi choyée par les dieux, même rudement, les hommes ne comptent pas. Ce ne sont que de misérables insectes qui vous rampent sur le dos et vous grattent la peau de leurs pics et de leurs pelles. Comment donc peut-on s’attacher à ces animaux grossiers et maladroits ?

L’âme de Galatée n’aime pas les humains, parce qu’ils sont justement des humains : de la chair sale et exigeante, des esprits faibles et veules, des ambitions démesurées servies par des moyens dérisoires. Comment donc considérer cette foule ?

Et pourtant, depuis que les bipèdes foulent le sol, elle en a vu passer… Elle en a même apprécié quelques-uns : ceux qui s’assoient face à la mer et parlent aux nuages, les enfants qui babillent sans se soucier de rien, les femmes qui s’émeuvent de la couleur claire de l’eau, les hommes solitaires qui laissent leurs pensées vagabonder…

Mais en dehors de ces quelques personnes, elle n’aime pas les êtres humains… Ils lui marchent dessus sans ménagement, la griffent, cueillent les fleurs et n’accordent aucune attention à la délicatesse de ses traits.

Vraiment, elle ne les aime pas.

Assez régulièrement, certains humains viennent prélever un peu du marbre et l’emmènent au loin. L’âme de Galatée est rarement à l’aise d’être ainsi transportée. Quand elle s’éveille après avoir été arrachée à son littoral, c’est souvent dans un atelier à la lumière plus ou moins chiche où un sculpteur essaye de la faire devenir « Dieu, Table ou Cuvette », comme l’écrira un jour Jean de la Fontaine.

Par-dessus tout, elle ne supporte pas les hommes qui la taillent pour la transformer en femme. Elle voit ça tout de suite, rien qu’en voyant le modèle poser devant la roche : une quelconque greluche aux formes avenantes qui prend une pose étudiée pseudo-naturelle, mais dont les attitudes affectées ne trompent personne, sauf les humains ! Et comme elle n’aime pas plus les femmes que les hommes, c’est sans plaisir qu’elle sent le ciseau la mordre pour lui donner des formes, des rondeurs, des galbes… Tout cela est tellement vain, de la part de sculpteurs qui se prennent pour des dieux mais ne savent rien des habitants de l’Olympe….

L’âme de Galatée est remplie de mépris pour cette humanité grouillante comme des cafards.

* * *

Un jour, l’âme de Galatée reçoit une visite inattendue : Pygmalion.

Pygmalion est un grand sculpteur… C’est même sans doute l’un des plus grands et, selon certains, LE plus grand.

De ses mains habiles travaillant les blocs de pierre sont sortis des chevaux piaffants, des dieux magnifiques et des humains émouvants. C’est un génie qui habite à la campagne, dans une vaste villa ombragée et remplie de marbres rares et d’une inégalable qualité.

Pygmalion a des commandes de tous les Rois et de tous les Princes. Pas un puissant qui ne veuille une statue du maître. C’est à qui aura la plus grande, la plus fine ou surtout la plus chère. Chaque jour, des messagers arrivent et lui demandent de réaliser telle ou telle figure, de graver dans la pierre les traits de telle ou telle personne qui passera ainsi à la postérité. Et ces intermédiaires arrivent les poches remplies d’ors et de cadeaux pour s’attirer les bonnes grâces de l’artiste.

La vie de Pygmalion se passe dans la pierre : il a bien fait quelques statues en métal et tâté un peu de la glaise : mais ce sont des matériaux qui manquent de noblesse par rapport au minéral , froid et constant.

C’est sans doute cela qu’aime Pygmalion dans les blocs que la terre lui donne : une chair qui n’en est pas une, et qui reste froide et constante.

Pygmalion déteste les femmes, qui l’ont laissé brûler de mille désirs jamais assouvis et n’ont eu de cesse de le blesser, par indifférence, caprice ou même par jeu.

Pourtant, il a essayé de composer, d’être gentil ou ferme… Mais qu’à cela ne tienne : le plus grand sculpteur de la Création n’arrive pas à être un homme heureux et il a glissé insensiblement dans le rang des amers et des aigris.

L’âme de Galatée, prise dans la roche, et le corps de Pygmalion, libérateur de statues, sont les deux moitiés improbables qui se cherchent depuis des lustres : pour Galatée depuis qu’elle existe et pour Pygmalion, depuis sa naissance.

Leur rencontre se fait sans préméditation… Ils n’ont rien cherché, rien provoqué, rien pourpensé… C’est le fruit du hasard qui guide les pas du sculpteur sur la falaise où son pied se pose sur le marbre le plus blanc et au grain le plus fin qu’il n’ait jamais connu.

Face à la mer, le sculpteur, en proie à une vibration inattendue, pousse un long cri dont personne ne sait s’il est de douleur, de plaisir ou de puissance… L’âme de Galatée, qui comprend le sens de cet appel, lui répond par de longs échos qui retentissent durant longtemps et résonnent bien après que Pygmalion se soit tu.

La résonnance ressentie par le sculpteur le fait se coucher à terre et là, il étreint le marbre dans ses bras. Il roule sur lui-même sans se soucier des écorchures ni de la pierre tranchante qui abime sa chair.

Ils se reconnaissent.

Le soir même, un grand bloc est extrait de la falaise et s’apprête à partir pour l’atelier de Pÿgmalion.

Il faut de longs jours au chariot qui transporte l’âme de Galatée pour rejoindre l’atelier de l’artiste. Durant ce temps, les deux amants font connaissance : Le sculpteur passe une main de connaisseur sur le grain de la pierre, tandis que cette dernière goûte l’énergie qui émane du regard du tailleur de pierre.

– Je vais faire de toi la plus belle de toutes, mais aussi la meilleure, dit à voix basse l’imagier. Comparées à toi, les femmes seront bien obligées de reconnaître la supériorité de ma création par rapport à leur chair vivante.

En entrant dans l’atelier, l’âme de Galatée, toujours prisonnière de son bloc se rend compte qu’il n’y a aucun modèle. Mais cela ne la surprend guère : elle a deviné qu’aucune figurante ne viendra souiller la perfection qu’ambitionne Pygmalion pour son œuvre.

Avant d’attaquer la pierre, le sculpteur en examine chaque centimètre carré. Il passe la main sur les failles, estime les fractures et évalue avec soin comment attaquer ce travail pour lui-même. En effet, aucune commande ne pourra jamais payer ce qu’il va entreprendre : créer son épouse.

L’âme de Galatée n’est pas insensible à ces attentions, ni à ces mains puissantes qui courent sur elle et apprécient les contours futurs de son anatomie. En tendant bien l’oreille, on pourrait entendre la pierre gémir.

Les jours qui suivent voient une intense activité dans l’atelier où Pygmalion officie seul : il a renvoyé ses assistants, ses élèves et même les simples domestiques. Il veut être dans la plus épaisse des solitudes.

Petit à petit, l’âme de Galatée dévoile un corps parfait. Il ne s’agit encore que de formes imprécises, mais l’œil du maître sait voir les épaules doucement arrondies, les bras fins et musclés, les seins arrogants et tentateurs, les cuisses mystérieuses et veloutées.

Combien de semaines ont été nécessaires pour que Galatée, dans toute sa splendeur, m’émerge du marbre ?

Nul ne le sait, car Pygmalion ne sort plus, ne dort plus, ne mange plus… Toutes ses journées et ses nuits se passent auprès de Galatée, à qui il donne la plus parfaite des formes, mais également la plus pudique des nudités.

De son côté, Galatée se laisse séduire par cet homme qui n’a pas voulu faire dans le marbre  la copie d’une gourgandine nonchalamment étendue dans une pose plus ou moins décente. Non… Le sculpteur avait en tête dès le début de faire d’elle une femme parfaite. Il l’a fait donc ainsi, sans s’inspirer d’aucune des filles de Gaïa, trop humaines pour être dignes de lui. Et Galatée apprécie.

Le temps passe, jusqu’au moment où la statue est prête. Il ne manque plus qu’un dernier coup de burin pour qu’elle se détache de sa gangue. Le sculpteur recule pour prendre du champ et regarde Galatée un long moment, à la recherche du moindre défaut…

En vain…

Le soleil se couche : ce sera pour demain, l’ultime coupure…

Pygmalion sort de l’atelier qu’il n’a pas quitté depuis plusieurs jours. C’est maintenant la revanche du chant des grillons sur le choc des outils contre la pierre qui, sans relâche, a rythmé la vie dernièrement.

Se retirant pour la première fois depuis des semaines dans ses appartements, il passe devant l’autel d’où il invoque habituellement les dieux. S’arrêtant devant, il est pris d’une inspiration.

Rallumant la flamme de la veilleuse, il se met à réciter les phrases incantatoires pour Aphrodite, la déesse de l’amour et du plaisir, avec laquelle il n’a pourtant aucun commerce.

– Aphrodite, Aphrodite! Viens à mon secours, prie Pygmalion d’une voix humble.

– Je suis là, répond la déesse qui avait bien remarqué qu’il se tramait quelque chose.

– Déesse de l’Amour, implore-t-il. Tu sais mon tourment et je ne t’apprends rien en te disant que j’ai fait vœu de chasteté tant les femmes se sont montrées corrompues envers moi.

– Oui, je le sais, déclare-t-elle en enveloppant l’homme d’un regard sans complaisance. Toutefois, nous en avons déjà parlé et je ne peux te donner raison, car maintes fois tu as été dans l’erreur vis-à-vis d’elles. Ton mépris est issu de ton aveuglement, même si tu es sincère dans ta souffrance.

– Sans doute, convient le sculpteur. Mais qu’importent mes raisons? Vois la statue que j’ai faite, et contemple mon œuvre. J’ai fait la femme la plus parfaite qu’il est humainement possible d’imaginer.

– Non, réplique Aphrodite. Tu n’as pas fait la femme la plus parfaite, mais un simple objet inanimé. Et rien que de ce fait, tu ne peux prétendre qu’elle est une femme, mais tout au plus qu’elle en a la forme.

– Donne-lui la vie, alors, rétorque Pygmalion. C’est ce que je viens te demander: un miracle. Que tu transformes ce minéral en la femme qui l’habite. Je l’ai nommée Galatée en hommage à sa peau si blanche, si proche du lait.

– Tu sais pourtant que créer des humains est une prérogative de dieux, l’avertit la déesse. Veux-tu vraiment que cette créature s’anime?

– Oui, affirme le sculpteur. Je ne revendique pas l’étincelle de vie, car elle appartient aux dieux. Mais je te prie bien humblement d’accorder celle-ci à Galatée.

La déesse est perplexe. Normalement, elle doit refuser une telle requête. Mais le sculpteur est tellement amoureux de sa création, qui est si belle. Contre la raison et les ordres, Aphrodite laisse son bon cœur parler et accepte de réaliser le vœu.

– Soit… Demain matin, quand tu libèreras Galatée de la pierre, elle se tiendra debout et entrera dans la communauté des humains.

– Merci, Aphrodite. Mon cœur chante ta gloire et, dès demain, je bâtirai un grand temple en ton honneur..

– Va maintenant te reposer, Pygmalion: demain sera un grand jour.

Au moment où il s’endort, un bruit se fait entendre dans la maison. C’est Apollon sur son char éteint qui vient rendre visite à Galatée. C’est la nuit et le dieu en profite pour lui rendre une visite amicale.

– Bonsoir Galatée, dit le dieu. Voilà quelques temps que je passe illuminer l’atelier. Je vois que tu prends chaque jour plus de formes.

– Soit le bienvenu, Apollon, répond Galatée de sa voix toute neuve. Oui. Je viens de rencontrer le plus merveilleux homme de la création: Pygmalion.

– On dirait que tu l’apprécies, oui. Mais pourquoi donc? Ce n’est qu’un humain, bien incapable de t’aimer comme nous les dieux avons su le faire..

– Oui sans doute. Mais cet homme rayonne différemment. Il a su trouver le meilleur de moi-même.

– Ah bon? En te faisant ce corps de femme, même de toute beauté?

– Non… pas vraiment. C’est vrai que j’ai une silhouette qui rendrait folle la plus capiteuse des humaines mais son exploit n’est pas là: il a réussi à m’extraire de la falaise et à me faire l’aimer. Alors que voilà des millions d’années que je considère les hommes comme des parasites inutiles, j’ai changé d’avis pour lui au contact de sa passion et de l’énergie qu’il dissipe autant en moi que pour moi. C’est une sensation nouvelle qui change ma vie.

– Ah bon? Tu aimes les hommes, maintenant? demande Apollon, surpris.

– Les hommes? Oh non! répond précipitamment la statue. J’aime Pygmalion. Pour les autres, ils ne m’inspirent aucune envie de rejoindre l’humanité où j’aurais à souffrir de la concupiscence des mâles et de la jalousie de leurs femelles. Mais oui, je suis folle de mon beau sculpteur.

– Et bien… Te voilà conquise, Galatée, se moque gentiment Apollon. Plus qu’un coup de ciseau et tu prendras ta place parmi les plus belles statues du monde.

– Justement, reprend Galatée. Je te rends grâce depuis longtemps, et j‘aimerais que tu exauces demain ma dernière prière.

– Laquelle? demande Apollon.

Galatée sourit et se penche à l’oreille du dieu pour lui communiquer son adjuration.

« C’est d’accord » est la seule réponse du dieu, alors qu’il s’éloigne.

Le lendemain, Pygmalion s’éveille à l’aube… Il goûte les premiers rayons du soleil qui se posent sur lui. Dans quelques minutes, il pourra rompre son célibat pour accueillir la perfection faite femme, grâce à lui.

Se rendant à l’atelier, le sculpteur prend dans sa main un ciseau particulièrement fin et le maillet le plus tendre de son atelier. Il suffira d’un seul coup pour séparer Galatée de son socle de marbre. Grâce à Aphrodite, il l’enlacera amoureusement et lui fera l’amour voluptueusement.

Mais alors qu’il s’approche de la statue, une douleur aigüe vrille son cœur et irradie dans tout son côté gauche. Le ciseau dans sa main tombe mollement à ses pieds, vite rejoint par le marteau.

Exauçant Galatée comme il le lui avait promis, Apollon arrête le cœur de Pygmalion qui s’écroule, pétrifié dans la mort. Sa posture restera éternelle et l’âme du sculpteur, maintenant libérée de son corps, peut rejoindre celle de Galatée dans le bonheur immortel des êtres inanimés.

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