Inconnue – L’écharpe est belle

Bien chère inconnue,

Tout d’abord, je ne crois pas que vous soyez un homme.

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne forme. Je vous donne de mes nouvelles et prie pour un jour recevoir des vôtres.

A mon arrivée à l’aéroport de Londres/Heathrow, en provenance de Paris et à destination de  Hyderabad en Inde, je me suis demandé si j’irais passer les deux heures d’attente dans le Salon Nord ou Sud. Banale question du voyageur en transit, désœuvré à attendre son vol comme le bétail son boucher.

Mes pas m’ont mené au salon Sud, le plus proche du Duty Free Shop où j’ai acheté quelques flacons de mon eau de toilette habituelle.

Vous savez comme moi combien les Lounges de British Airways sont agréables et cosy. Aujourd’hui il est plus rempli qu’à l’accoutumée et, sans être la cohue, la plupart des fauteuils sont pris.

Je me suis donc retiré dans le fond, près de là où s’alignent les ordinateurs et la brochette des dames et des messieurs qui, d’un air sérieux, consultent leurs emails ou surfent sur le net. Je ne savais pas à ce moment que je me rapprochais de vous en cherchant une place libre.

Un fauteuil m’attendait : celui à côté du quel vous aviez abandonné votre écharpe.

Je ne connais pas le nom du tissu, mais au premier coup d’œil, on voit qu’il s’agit d’une étoffe élégante et sans doute couteuse, avec de jolies franges tissées. Une agréable couleur de rouille, brune et rouge. Est-ce bien votre goût?

Je me suis installé à côté, le regard sans doute brillant, alors que mes voisins ne semblent pas avoir de regard du tout : ce sont majoritairement des hommes d’affaires éteints quand ils ne sont pas à leurs affaires.

Vous n’êtes pas une vieille dame, ni une très jeune fille… C’est l’écharpe d’une femme qui a déjà connu la vie, peut-être l’enfantement, le plaisir des amants, les réalités de la vie et le vent des libertés. Une vieille dame porterait des tons prune ou violine, une adolescente des couleurs criardes.

L’élégance de votre écharpe vous reflète…

Avez-vous tourné le demi, le tiers ou le quart d’un siècle ?

Quelques minutes plus tard, ma main effleure l’étoffe… Le tissu est aussi doux que vos peaux les plus secrètes, c’est certain… Le haut de vos épaules a-t-il aussi cette texture tendre ?

Je regarde le tableau des vols… Vous étiez encore là il y a peu de temps : votre offrande n’aurait pas survécu sans doute plus d’une heure, mais vous êtes pourtant partie…

Où êtes-vous maintenant ? Dans quel fuselage et en partance pour où ?

Nous sommes au Terminal 5, celui des départs internationaux…

Chicago ? Rio de Janeiro? Shanghai ? Vous m’avez à peine confié votre écharpe que déjà mon esprit vous réclame et s’inquiète de la distance qui nous sépare et ira en s’allongeant dans les heures prochaines.

Magnétisée par un sortilège propre aux objets en souffrance, ma main se pose chastement sur ce presque vous.

Je patiente ainsi encore quelques minutes… Est-ce votre avion que je vois s’élancer dans les airs ?

Je n’ai pas besoin de votre autorisation pour porter votre écharpe à mon visage et m’enivrer de la très légère senteur qui y subsiste.

Le parfum est très léger  : vous ne l’avez pas vaporisé sur le tissu même, mais c’est de votre cou lui-même que celui-ci a pris la fragrance subtile.

Je ne saurais en identifier la marque. C’est un parfum de qualité qui s’imprime dans ma mémoire olfactive: je le reconnaitrai entre cent mille.

L’attente est si courte en votre compagnie…

Etes-vous londonienne ou une voyageuse comme moi en transit ?

D’où venez-vous, inconnue qui vient me charmer alors que je suis vulnérable, seul dans mon aéroport?

Etiez-vous accompagnée d’un mari, d’enfants, d’amis ?

Partez-vous goûter un repos ou conquérir des contrats ? Etes-vous une habituée de ce Salon ou est-ce la fois unique de votre vie ?

Vous (re)trouverai-je ?

Dans douze heures, jours, semaines ou mois, combien de fuseaux horaires feront de vos jours mes nuits? Le monde est si vaste…

Le temps passe vite… Je ne doute pas que vous êtes maintenant à l’altitude de croisière.

A quarante mille pieds de haut et à une vitesse proche de mille kilomètres à l’heure, votre avion ouvre une faille entre vous et moi.

L’aéronef écarte les lèvres de ce gouffre avec l’indifférence propre aux machines.

Il s’en fout… Il vous emmène, avec d’autres… Vous… mais pas votre écharpe…

Et vous vous demandez où elle est… Peut-être vous êtes vous aperçue de son absence. Vous interrogez vous de ce qu’elle devient ?

Laissez-moi vous rassurer : elle est là, je ne l’ai pas abandonné à son sort mais l’ai adoptée… Mon vol est maintenant parti… Nouée autour de mon cou, elle diffuse la douceur câline de votre étrange présence…

Où donc vous accueillerais-je ailleurs qu’au creux de mon épaule pour que vous vous reposiez de votre voyage et que je puisse partager le mien avec vous ?

Je n’ai de vous que les effluves d’un parfum déposé sur un mètre de tissu. Nous nous sommes ratés de moins d’une heure dans le terminal bondé de l’un des plus grands aéroports du monde.

C’est le moment pour moi de terminer cette lettre qu’aucun facteur jamais ne vous apportera.

Il ne nous reste plus qu’à vivre attentivement le reste de nos existences: vous pour retrouver une écharpe couleur rouille, et moi votre parfum indéfinissable.

Dans l’attente de retrouver votre élégance et de vous rendre votre étole, je vous prie de croire, bien chère madame, en l’expression de mes sentiments les plus émus.

Jean-Philippe L. / Palimpseste

Note : Cette histoire vraie a été écrite quelque part au-dessus de l’Iran, à bord du vol
BA277 du 23 mai 2009 / Londres – Hyderabad (Inde).
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6 commentaires sur “Inconnue – L’écharpe est belle

  1. En petite et éternelle curieuse que je suis, je me demande bien ce qu’est devenue l’écharpe… L’avez-vous laissée se morfondre sur un des sièges de la salle de transit ? Ou délicatement enfouie au fond de votre poche, ou de vos bagages, comme l’on enferme amoureusement nos trésors d’enfance dans une boîte en fer, pour mieux les en ressortir quelque temps après ? Ou encore, déposée quelque part, à cet endroit où les gens qui ont perdu quelque chose ont une chance de pouvoir la retrouver ? …
    Je penche pour la dernière solution : l’écharpe (accompagnée de la lettre et de votre adresse, c’est impératif) attend certainement bien sagement que sa propriétaire vienne la rechercher… Et peut-être – qui sait ? – que cette dernière vous donnera de ses nouvelles.
    Je souris à cette évocation.

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  2. Je dois me rendre à l’évidence que je suis une bien piètre lectrice : l’écharpe étant à votre cou, elle ne peut être ailleurs…
    Quelle étourdie !
    Je n’ai plus qu’à espérer pour vous, que la dame en question croisera sur ses routes aériennes, un monsieur arborant autour de son cou, une certaine écharpe de couleur rouille…
    Je souris encore…

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  3. Ô combien de Karine, combien de cas piteux
    Achèteront l’étamine, le tissu soyeux
    Pour le seul plaisir de l’oublier, à coup sûr
    Dans la salle des pas perdus des possibles et des ex
    Allure parfumée, channel traversé, londonienne Cité !

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  4. J’avoue vous avoir jalousé pendant quelques instants.

    Vous m’avez ramené à des instants que je croyais perdus dans l’absurdité d’un quotidien aussi ordinaire que celui d’une salle d’attente d’aéroport. Vous m’avez rappellé comment les mots peuvent s’épouser sans jamais se heurter.

    J’espère de tout coeur que vous n’aurez jamais l’occasion de rendre cette écharpe, croyez bien que le contraire ferait se poser d’urgence l’avion dans lequel vous avez embarqué mes pensées d’ordinaire si sédentaires.

    Bien à vous

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