Fleurkipouss – Le scandale de la vie

« Le scandale de la vie prend chaque jour de l’ampleur » se dit en lui-même Saint Yves, le patron céleste des avocats, en repliant la Gazette du Paradis.Et quand s’arrêtera-t-il ? Personne ne le sait… Les bases de l’Univers vacillent et nul ne peut prédire quand se fera le retour à une stabilité rassurante et profitable.

A longueur de parutions, les éditorialistes se déchaînent contre un lampiste un peu falot, en charge d’une obscure planète qui gravite autour d’une étoile tout à fait quelconque dans un coin perdu de la galaxie. Le pauvre type trinque pour tout le monde car personne n’aurait jamais dû se rendre compte des dysfonctionnements du système, tellement la combine était bien cachée. C’est le fusible idéal !

Il suffit parfois d’un minuscule grain de sable pour gripper la plus imposante des machines. Là, une simple plainte instruite par une biologie opiniâtre est en train de faire exploser la sacro-sainte DCV, la Direction du Contrôle de la Vie

Forte de plusieurs millions de dieux, c’est l’une des plus puissantes et plus anciennes institutions de l’Univers, qui regroupe l’élite des divinités en charge de la vie sous toutes ses formes. Cette direction gère également les ressources nécessaires comme le carbone, le méthane ou l’eau liquide. Ses centres de recherches produisent des protéines et des acides aminés extraordinairement efficaces qui ont porté la vie, depuis des milliards d’années, jusque dans les endroits les plus improbables des confins de la galaxie.

Après des milliers de cycles temporels, le périmètre de la DCV s’est étendu bien au-delà de la fécondation d’un maximum de planétoïdes disponibles. A force d’intrigues, de révolution de palais et de coups tordus, les administrateurs de la puissante Direction ont réussi à occuper statutairement des postes jusque-là réservés à l’exécutif du Grand Architecte, jusqu’à contrôler celui-ci étroitement, sans qu’il ne s’en rende compte.

Profitant de son caractère un peu mou et de sa grande vanité, les administrateurs l’ont enveloppé dans un véritable culte de la personnalité. Le Grand Architecte ne s’est rendu compte de rien, et surtout n’a pas vu le piège dans lequel il est tombé : plus personne ne sait qui il est, ne connaît son visage ni ses pensées.

A force de répéter partout que le Grand Architecte est tellement divin qu’on ne peut le représenter de nulle façon, celui-ci est devenu une espèce d’entité abstraite aux voies impénétrables. La Direction du Contrôle de la Vie s’est chargée de fournir les seules interprétations autorisées de Sa parole. Le tour était joué et le Grand Architecte s’est retrouvé complètement escamoté des affaires de l’Univers, isolé dans un magnifique palais étanche aux réalités.

Quel paradoxe ! Cette Direction avait pourtant été créée par le Grand Architecte pour maintenir une totale indépendance entre son pouvoir de faire la vie, et la tentation, bien divine, d’en profiter. Afin de résister à l’attrait de détourner la vie à son propre usage, le Grand Architecte avait créé la DCV. Dotée d’importants moyens, elle assume une mission cruciale : s’assurer que les êtres vivants sont tous maître de leur destin et acceptent par avance leur vie.

A chaque cycle temporel, un volumineux rapport statistique est produit par la DCV qui explique comment elle s’acquitte de sa mission, protège la vie et assure aux êtres vivants une existence sinon enviable, du moins acceptée.

Ça, c’est la théorie…

L’enquête commencée il y a quelques temps par une brochette de fouille-poubelles, et reprise ensuite par des esprits retors, démontre que cette organisation est gangrenée par une insupportable corruption. Pour finir, le fameux rapport moral est tout simplement bidon ! Pas une ligne n’est vraie !

* * *

Tout a débuté avec l’arrivée au Paradis d’un être humain femelle appelée Fleurkipouss.

Les êtres humains sont d’agréables créatures et seraient parfaits si le mécanisme de dosage de leur intelligence n’avait pas été complètement raté, dès les tous premiers jours de leur conception. Le programme informatique chargé de régler les pipettes d’admission des réactifs chimico-biologiques ayant été mal taillé par des informaticiens peu scrupuleux, les humains se retrouvent avec des taux très anormaux et surtout très mal répartis. Des êtres à l’esprit merveilleusement délié côtoient d’insondables idiots, sans vraiment que les uns ou les autres ne comprenne bien le pourquoi ou le comment de cette désolante situation.

Au début de l’éclosion de la vie, le responsable de la planète a caché cette monumentale erreur par divers artifices, avant de se rendre compte qu’une deuxième erreur s’était glissée dans les paramètres d’adaptation de la vie : le taux d’agressivité est également complètement aléatoire, ainsi que sa nature.

En combinant ces deux défauts, on obtient de tenaces scientifiques capables de vous faire voler des avions alors que cette planète n’a prévu de faire voler que des oiseaux et des insectes. Mais évidemment, sortent de cette soupe primitive des tas de supporters de foot, des fanatiques religieux, des tortionnaires de tout poil et d’insupportables bavards qui croient toujours avoir raison sur tout.

Heureusement, le caractère chaotique de cette combinaison a le mérite d’équilibrer les choses : si les génies sont rares, les grands méchants aussi… On compte à peu près autant de merveilleuses réussites technologiques que d’épouvantables génocides. Depuis son apparition, cette humanité marche cahin-caha, sans trop savoir vers où et surtout sans trop savoir dans quoi.

C’est dans ces circonstances que Fleurkipouss, à son décès, se retrouve devant le grand guichet d’orientation de Saint-Pierre, avec un papier à la main.

Par une suite assez improbable d’arrêts maladie et de départs en congé dans le personnel de la DCV, combinée à un nombre statistiquement rarissime de petites erreurs commises par de jeunes agents en cours de formation, Fleurkipouss n’allait pas être reçue par un des anges-routeurs habituels de la Terre, mais par un ange-routeur en provenance de Bellatrix, une grande étoile bleue située fort loin. Arrivé la veille, l’ange-routeur est encore en plein décalage horaire lors de sa prise de service, dans l’isoloir d’examen.

En fait, cela n’aurait jamais dû se produire, car les processus d’assignation de mission ont été spécialement truqués pour que jamais un ange-routeur d’une étoile ne vienne en contrôler une autre. Mais cette faille dans la sécurité du système ne sera découverte que plus tard…

Les prérogatives d’un ange-routeur sont simples : il s’assure que le contrat de vie de chaque être biologique récemment décédé a bien été respecté pour que leur cycle naturel puisse se poursuivre selon des orientations prédéfinies.

Fleurkipouss se retrouve donc avec son contrat de vie dans la main devant l’ange-routeur.

– Bonjour, dit celui-ci à la femme en guise d’accueil.

– B’jour, répond-elle, butée.

– Heu… ça va? Vous avez l’air un peu pâle.

– Ben oui… Je suis morte tout à l’heure: ça ne donne pas le teint très frais!

– Excusez-moi, répond piteusement l’ange, surpris de la hargne de son interlocutrice

– Ça va, ça va. Vous n’allez pas non plus me cirer les pompes? Je vous préviens tout de suite: je suis venue pieds nus.

L’ange-routeur commence à se sentir mal à l’aise. Mais pourquoi ça se passe d’une façon aussi désagréable ? Il essaye pourtant d’être gentil alors qu’il est exténué et a surtout envie d’aller se coucher sur un nuage pour y faire une sieste bien méritée.

Mais l’ange-routeur est consciencieux et déroule la procédure prévue. Il doit notamment poser les questions rituelles de la transition, même si elles sont généralement de pure forme.

– Alors, cette vie sur Terre? Tout c’est bien passé? demande-t-il à Fleurkipouss

– Ah? Vous vous moquez de moi? C’est parce que je n’ai pas de chaussures à cirer que vous vous fichez de moi?

Désarçonné, l’ange-routeur ne sait pas bien quelle attitude adopter. En plusieurs millions d’entretiens, c’est la première fois qu’on lui répond autre chose que « oui ».

– Heu… Pardon?

– Quoi, «pardon?»? Evidement, je n’ai pas eu la pire vie de la Terre, mais quand-même. Vous ne trouvez pas que j’ai de quoi penser que vous vous fichez de moi en me demandant avec votre sourire angélique si «Tout c’est bien passé»?

– Mais… mais… heu… comment donc… heu… pourquoi?

– Pourquoi? Mais parce que ma vie devait être nettement plus sympa que ça, et que vous m’avez collés tout un tas de bordels que je n’ai pas demandés.

L’ange-routeur ouvre des yeux ronds. De quoi parle-t-elle ?

Prenant le papier qu’elle tient dans ses mains, l’ange-routeur en prend connaissance.

– Voyons, mademoiselle Fleurkipouss…

– Madame!

– Heu… Pardon…

– Ce n’est pas grave… Continuez votre petit numéro d’ange gentil.

Radoucissant son ton, elle poursuit :

– Excusez-moi, je suis un peu à cran. Je me doute bien que vous n’êtes pas responsable de tout ça, alors c’est très injuste que je passe mes nerfs sur vous. Mais voilà: vous êtes au mauvais endroit au mauvais moment.

– Mais? C’est vous qui venez de mourir. J’aurais cru que vous penseriez être au mauvais endroit.

– Oh vous savez… La vie, la mort… On s’arrange comme on peut.

L’ange-routeur lui montre le document :

– Mais voyons: lisez-vous-même. C’est votre plan de vie. Vous saviez que vous auriez un mari parfois ennuyeux, des amants disparates, une fille chiante, une liaison frustrante avec un mec toujours insaisissable, plusieurs boulots d’un intérêt inégal, des drames familiaux… Vous avez accepté tout ça!

– Moi? Vous vous moquez!

– Mais non. Regardez vous-même: c’est marqué ici. En même temps d’ailleurs que des choses plus agréables: que votre homme vous aime sincèrement, que vos amants s’occupent bien de vous, que votre fille est adorable et complice… et je vous passe les détails de cette liaison où vous ne faites pas tapisserie.

– J’ai rien accepté ni voulu de tout ça, moi… D’où tenez-vous ces sornettes?

– Ben… De votre contrat de vie, là!

Et lui il met le document sous les yeux.

– C’est un contrat? ça? Je ne sais même pas comment je me suis retrouvé avec ça dans la main, à mon décès. C’est juste une feuille de papier avec des gribouillages. Je ne l’ai pas jetée parce qu’il n’y a aucune poubelle sur le chemin jusqu’ici. Ça ne veut rien dire.

– Quoi??? Vous n’avez pas signé ce contrat avant de naître?

– Non… Jamais!

– Mais… Mais… C’est impossible!

– Je vous assure, je ne sais pas de quoi vous me parlez.

– Mais madame, chaque biologie de l’Univers ne peut naître que si elle a accepté son destin!

– Je ne suis pas au courant, je vous l’assure. Et puis je vais être franche: si j’avais su, j’aurais refusé de naître. Ou alors, j’aurais fait changer les termes de ce foutu contrat!

Et l’ange s’effondre sur sa chaise. En proie à un indicible abattement.

– Mais madame, parvient-il tout juste à balbutier… Comment pouvez-vous dire ça?

Fleurkipouss le regarde de ses grands yeux doux. Elle a un peu pitié de cet ange visiblement sensible et sincère. Son bon cœur le prend en amitié et lui fait une voix douce.

– Vous savez, dit-elle, j’ai quand même bien vécu. J’ai connu des choses magnifiques, même si finalement certains de mes rêves se seront que des rêves.; Peut-être que ma fille les réalisera, ou pas, ou d’autres humains le feront. Et tant pis pour ce que je n’ai pas terminé et pour tout ce que je n’ai même pas commencé.

– Merci… Mais vous ne comprenez pas que c’est très grave, ce que vous me dites?

– Pourquoi?

– Parce que normalement, tout le monde passe la vie qu’il a acceptée. Rien ne vient perturber l’équilibre des espèces et tout le monde est parfaitement heureux!

– Sans blague?

– Mais… Je suis très sérieux, madame!

Elle éclate d’un grand rire qui vide l’ange-routeur de toute son énergie avant de lui assener :

– Vous devriez plutôt sortir de cet isoloir et aller voir les autres personnes de ma file: j’ai l’impression que vous allez vite tomber de haut.

C’est ce que fait l’ange-routeur. Il n’a pas besoin d’aller loin pour voir que la majorité des autres usagers dans la file n’a pas spécialement accepté le sort qui leur avait été réservé.

Même sans se retreindre aux miséreux, aux estropiés, aux trahis, aux faibles et ou aux femmes trop belles, l’ange-routeur ne trouve personne qui juge sa vie conforme à ses aspirations de naissance !

* * *

Si le préposé à l’orientation avait été une caricature de fonctionnaire, rien n’aurait été révélé et tout serait resté à la taille d’un incident mineur sur une planète inconnue.

Sauf que, outré par cette situation, l’ange-routeur a produit un rapport, qui a atterri entre les mains de personnalités bien décidées à couper les jarrets de la trop puissante Direction du Contrôle de la Vie. Le brûlot a fuité vers la presse à scandale qui s’est jetée dessus comme un chien sur un os.

Les investigations ont ensuite démonté un système diaboliquement simple :

Normalement, chaque être biologique se voit proposer un contrat de vie à signer, rédigé en langue universelle.

Mais depuis presque le début, la puissante DCV propose aux candidats à la vie des contrats mirifiques, puis secrète à leur naissance une substance qui leur reformate le cerveau, et efface notamment leurs connaissances en langue universelle.

Leur vie se déroule ensuite sans aucun contrôle. Au décès, « on » leur bricole un contrat antidaté à partir de tout ce qui leur est arrivé durant leur existence. Ce faux est habilement placé dans la main du défunt lors du passage dans les limbes, juste avant leur rencontre avec les anges-routeurs.

Les morts sont ainsi incapables de deviner qu’ils ont été floués durant leur vie. Lors de l’interrogatoire rituel devant les anges-routeurs, ils répondent donc toujours « oui » quand on leur demande si leur vie passée a été conforme à leur destinée contractuellement acceptée.

Mais sur Terre, le surdosage des taux d’agressivité et d’intelligence arrive souvent à bloquer cette substance amnésique, ce qui rend pas mal d’humains conscients que leur vie pourrait être largement meilleure si leurs responsables divins voulaient bien s’en donner la peine. Heureusement pour la DCV, les anges-routeurs, eux-aussi issus de la Terre, sont tout aussi mécontents de leurs attributions, et se vengent en faisant une mesquine rétention d’informations. Le dieu titulaire de la planète, pas trop fier de tout ça, cache sa misère comme il peut. Depuis le commencement des temps, il envoie à ses supérieurs des rapports aussi lénifiants que mensongers. Elève médiocre mais à la docilité d’une exemplaire servilité, il n’a jamais été sérieusement inspecté.

Il a fallu un concours de circonstances inimaginable pour que finalement un ange-routeur étranger se retrouve contre toute probabilité sur la Terre et s’offusque de cette insupportable situation.

Depuis, le scandale est énorme. Sant Yves, commis sur le dossier de Fleurkipouss, le plaide avec passion, devant toutes les juridictions possibles. Les révélations éclaboussent la puissante Direction du Contrôle de la Vie et font trembler les fondements même de l’Univers.

Le Grand Architecte, depuis qu’il a eu vent de l’histoire, a décidé de réorganiser totalement le management de la vie. Après avoir révoqué la plupart des conseillers issus de la DCV, il a prévenu les administrateurs de la Direction de la dissolution prochaine de leur institution. Il va mettre en place des services décentralisés, surveillés par un collège de divinités incorruptibles et éprises de justice. Tous les comptes seront passés au crible, et on verra bien à quoi ont été utilisés les budgets colossaux de la DCV. On murmure déjà que certaines résidences secondaires luxueuses sont dans le collimateur d’inspecteurs impitoyables et spécialement formés à déjouer ces malversations.

En attendant, Fleurkipouss a reçu une dispense spéciale, qui l’a renvoyée bien vivante à son mari, sa fille, ses amants, ses collègues et sa liaison chaotique. Et tous l’ont accueillie avec tendresse et affection, pour qu’elle puisse dire à son prochain ange-routeur que sa vie a été belle, parce que c’était la sienne.

2 commentaires sur “Fleurkipouss – Le scandale de la vie

  1. on a envie de dire « mektub », oui, tout est écrit d’avance et nous n’y pouvons rien. Ou si peu. J’ai vécu tant de situations dont je ne voulais pas et dont je n’ai pas pu me défaire. J’ai souhaité tant de choses que je n’ai pas. Les prêtres disent parfois : « Dieu te laisse libre », mais la seule liberté que nous avons c’est de nous reconnaître dans la prière « que Ta volonté soit faite ». Pour ma part je crois que tout est programmé. Il faut beaucoup de grandeur d’âme pour déclarer « que Ta volonté soit fête ».

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  2. j’ai déjà laissé un commentaire mais il a disparu dans le cosmos. Que disais-je ? Que j’avais envie de prononcer « mektub », tout est écrit. Quelques prêtres disent : « Dieu te laisse libre », mais seulement libres d’accepter ce qui nous arrive. Se plier devant l’inexorable « que Ta volonté soit faite ». Il faut de la grandeur d’âme pour s’exclamer « Que Ta volonté soit Fête ».

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