Sylvilôtre – Sanctus Moineau Scriptum

Au début de l’an de grâce 1348, le sieur Ranulfe peste grandement contre les moyens aériens de contacter la belle et à peine nubile Mahaut. Cette délicieuse créature, grassouillette en diable, habite les tours d’un voisin castel.

A cette époque, l’utilisation d’oiseaux est largement répandue dans les télécommunications. Les légions romaines, déjà dotées de pigeons, échangeaient ainsi des nouvelles entre l’armée et Rome. Ces oiseaux très précieux étaient transportés par des unités spécialisées dans des cages. Pour plus de sûreté, une cordelette de chanvre les retenait attachés, qui n’était dénouée qu’à leur envol.

Plus de cinq siècles après que la Gaule eut cédé sa place à la France, les hommes perfectionnèrent la technique, en utilisant de minuscules passereaux au lieu de pigeons. Le prix dérisoire de ces oiseaux n’oblige plus à les attacher, ouvrant ainsi l’ère à la communication sans fil.

Contrairement aux ramiers que l’on peut charger de longues lettres, la frêle constitution du passereau ne lui permet de transporter que de tous petits messages, représentant une minute de travail d’un moine-copiste, soit cent soixante signes maximum à la cadence syndicale, d’où le nom populaire de « moineau ».

Correctement dressés, les moineaux rejoignent le destinataire d’un message en quelques minutes, grâce à leur flair. Il suffit à quelqu’un de rouler dans sa main des graines, même quelques secondes, pour qu’elles prennent sa trace pour longtemps. En donnant au moineau un de ces grains de blé ou d’orge, celui-ci retrouve la personne infailliblement.

Au tout début, les moineaux furent utilisés par les monastères, pour porter les messages entre les scribes religieux à propos d’erreurs de typographie. Cette méthode fut tellement efficace pour échanger sur les salles de rédaction des Ecrits Saints, que le système a rapidement été adopté par les services de reprographie de l’Eglise sous le nom de Sanctus Moineau Scriptum, abrégé en « SMS ».

Dans certains ordres monastiques exigeant le terrible vœu de silence, les novices les plus en pointe sur l’utilisation des techniques modernes s’en servent pour contourner leur promesse et roucouler avec quelques nonnes des abbayes voisines.

Il n’a pas fallu des lustres pour que le SMS franchisse les cloîtres et révolutionne la communication au Moyen Âge, complétant efficacement les tourterelles, signaux de fumée et galopades de messagers.

Revenons à Ranulfe, qui n’en peut plus…

Depuis qu’il a vu Mahaut au bal de la Saint Jean, il ne pense qu’à elle et sa gorge d’albâtre, à son rire qui fuse à travers une bouche carmine où pas une dent ne manque. Ses hanches larges sont une invitation à y déposer chaque matin un viril hommage avant d’en extirper tous les neuf mois des marmots fiers et en pleine santé !

Du haut de ses dix-huit ans, la séduisante donzelle est bien en retard pour prendre époux, à un âge où les gamines ont déjà enfanté d’une brochette de lardons.

Fillette, ses parents l’avait envoyé parfaire son éducation dans un couvent aux confins du pays. Elle est revenue en femme épanouie, dix ans plus tard.

Ranulfe, quant à lui, revient d’une expédition dans des contrées aussi lointaines que païennes, où il a étripé son comptant d’hérétiques et conquis une véritable renommée de questionneur. Rares sont les prisonniers à se taire lors de ses interrogatoires, plus rares encore ceux qui y survivent. Chargé d’un butin conséquent et lavé par de généreuses indulgences, Ranulfe, lassé d’un veuvage de quelques semaines, a décidé de reprendre femme.

Selon son avis, le demi-siècle de son expérience fera de lui l’excellent mari d’une de ces jeunes donzelles avides d’un mariage avec un homme auréolé de maturité.

Lors des festivités du solstice d’été, Ranulfe se trouve face à la belle Mahaut, à la mise aussi stricte que moulante. L’esprit du barbon se retrouve propulsé à des hauteurs de désirs que seuls les succubes les plus diaboliques peuvent titiller.

Depuis, il n’en dort plus.

Quelques jours après la fête, il croise la jeune femme dans le bourg. Attiré par son parfum de fleur éclose, il la suit de loin, prenant garde à ne pas être repéré. Cette indiscrétion lui apprend que le jouvencelle semble éprise d’un méchant godelureau aux allures de poulet efflanqué, spectre de malemort et officiant vaguement comme barbier. Originaire de lointaines contrées sises par-delà les domaines du Pape, il répond dans le village au nom plus ou moins métèque de Tivolito.

Comment l’appétissante Mahaut peut-elle prêter attention aux regards tourmentés de ce bellâtre, dont le seul talent se résume à trousser d’écœurantes rimailles et à déclamer, d’une voix de porcelet à l’abattoir, de sulfureuses strophes sordides ?

Sombre comme une soirée de novembre, Ranulfe repart vers les halles ruminant d’immanquables scénarios de séduction.

Pour tenter de les mettre en œuvre, il s’arrange pour forcer le hasard des rencontres fortuites avec la belle. On le voit acheter des mètres de rubans aux couleurs criardes dans les boutiques qu’elle affectionne, où il apparait fort déplacé avec ses pourpoints tristes et empesés.

A chaque fois, il esquisse vers Mahaut un sourire, une conversation ou une demi-révérence que l’ingénue, absorbée par ses pensées intérieures, ne semble pourtant pas voir. Ranulfe s’extasie du sérieux de cette âme virginale.

Un jour, il voit Mahaut traverser la place juste devant lui.

Une idée lumineuse éclaire alors son esprit : il place dans son gant une poignée de grain, prend son courage à deux mains et aborde franchement l’objet de son amoureux tourment.

–   Bonjour Mahaut !

–   Oh ! Bonjour, messire Ranulfe

–   Tu peux m’appeler Ranulfe tout court, Mahaut. Les jolies filles comme toi n’ont pas à donner leurs titres aux jeunes hommes comme moi.

–   Comme vous le voulez, messire Ranulfe.

–   Comme tu es belle. Le soleil lui-même ne sait comment briller plus fort que toi.

–   Vous êtes trop bon, messire Ranulfe.

–   Je t’ai dit que tu pouvais m’appeler Ranulfe tout court.

–   Oui, je m’en souviens, messire Ranulfe, et m’en souviendrai encore quand nous aurons l’occasion de nous croiser.

–   Tu aimes les croisades ? Fort bien ! Je te raconterai les miennes. Elles sont édifiantes. Mais avant, voudrais-tu presser entre tes doigts cette poignée de grains ? Ainsi, je pourrai t’envoyer de mes nouvelles par moineau et prendre des tiennes.

Voyant le piège, la jeune fille, qui n’est pas un perdreau de l’année, trouve une excuse.

–   J’aimerais beaucoup, messire Ranulfe, malheureusement j’ai contracté une fièvre maligne. Mon mire m’interdit de toucher les graines pour ne pas indisposer les oiseaux.

–   Oh ! comme c’est fâcheux !

–   Oui, messire Ranulfe, c’est cruel pour moi d’être ainsi dérobé au monde, et de ne pouvoir être jointe librement comme tout un chacun. Mais vous pouvez toujours m’envoyer une missive par le pigeonnier fixe de mon père.

–   Et bien soit ! Nous nous retrouverons plus tard, quand ta mauvaise maladie sera partie. Tu pourras alors procéder au serrement dans ta jeune paume.

–   J’y compte bien, messire. Mais je dois maintenant me sauver. A très bientôt ! Et que les anges vous aient en leur sainte garde !

Subjugué par ce souhait si délicat, Ranulfe déduit que Mahaut goûte le contraste entre les émotions provoquées par sa prestance et celles que son maladif barbier de malheur doit finalement peiner à lui procurer par sa honteuse poésie.

Rentrant précipitamment chez lui, Ranulfe grimpe dans les étages et s’assoit sur le banc de sa fenêtre la plus haute. De là, il voit bien le château de la famille de Mahaut, ainsi que la bâtisse où réside Tivolito, son rival à la voix de chat écrasé.

Alors qu’il s’abime dans la contemplation de la résidence où loge sa bien-aimée, il surprend une toute petite tache dans le ciel : elle reçoit un passereau !

Ranulfe en perd ses sens, jusqu’à en être complètement interdit.

Fronçant les sourcils, il aperçoit au bout de quelques minutes un autre Sanctus Moineaux Scriptum quitter la résidence de la belle et rallier celle de la bête à tire d’aile.

Une idée jaillit dans l’esprit de Ranulfe : le barbier doit posséder tout une collection de graines de sésame qui ouvre la voie vers Mahaut !

Bien décidé à se l’approprier, Ranulfe sort de chez lui en courant et se dirige vers la demeure de Tivolito. Il est décidé à le traiter en ami s’il lui cède quelques graines de Mahaut.

Tambourinant à la porte, il se met à hurler :

–   Holà Tivolito ! Ouvre cette porte ! Vite !

–   Qui donc est là ?

–   RANULFE ! C’est une question de vie ou de mort ! Ouvre si tu veux le bien de Mahaut !

La porte s’ouvre sur le barbier qui scrute d’un air interrogateur l’hystérique venu lui parler de la femme chère à ses sentiments.

« Vite ! » crie Ranulfe, « Donne-moi des graines passées entre les mains de Mahaut ! Elle attend de mes nouvelles ! C’est très important ! ».

Mais le troubadour n’est pas né de la dernière pluie. Il reconnait en Ranulfe le vieux ladre dont Mahaut lui parle régulièrement en termes peu amènes.

« Je n’en ai pas », finit-il par répondre, notant de confesser ce mensongelet dès qu’il verra le curé.

–   Vraiment ? questionne Ranulfe. Pas de graine de Mahaut ?

–   Vraiment ! répond Tivolito. Je suis même désolé de ne pouvoir vous en prêter, mais je n’ai plus de crédit.

–   Comment ça ? demande Ranulfe J’ai vu un passereau quitter ta maison, pas plus tard qu’il y a cinq minutes.

–   Sans doute, ajoute Tivolito prudemment. Mais c’était le dernier de mon élevage : je n’ai plus de batteries.

–   Je dois absolument envoyer un SMS à Mahaut. Comment faire ?

–   Je ne sais pas. Le plus sage serait de passer à autre chose.

–   Tu as raison, Tivolito ! Passons à autre chose : je vais lui écrire !

Tournant les talons, Ranulfe part acheter quelques parchemins, même d’occasion, pour écrire à Mahaut combien il se languit d’elle.

Mais au bourg, de palimpseste point.

Ennuyé par ce contretemps, Ranulfe s’avise toutefois de la présence sur la grand’place de Frédéghilde, la jeune sœur de Mahaut. Plus fluette que son aînée, à qui elle n’emprunte pas le caractère de grasse, elle est également moins gâtée par ses capacités cérébrales, proches de l’indigence.

Frédéghilde, sur la fontaine perchée, avait enlevé ses bottes. Ranulfe, se souvenant du rôle des odeurs, s’approche et lui tient à peu près ce langage :

« Et Bonjour mademoiselle Frédéghilde. Que vous êtes jolie ! Que vous me semblez belle ! Sans mentir, si votre bavardage se rapporte à votre plumage, vous devez avoir beaucoup de graines pour écrire des SMS à vos amis, n’est-ce pas ? »

A ces mots, la jeunette ne se sent pas de joie ; et pour montrer son répertoire, ouvre large son sac et laisse tomber son grain.

Ranulfe se saisit d’une bourse marquée Mahaut et dit « Ma bonne Frédéghilde ! Apprenez que tout parleur vit au forfait de celui qui appelle : cette leçon vaut bien quelques graines sans doute. »

Frédéghilde, honteuse et confuse, jura, très en pétard, qu’on ne lui en prendrait plus.

Ranulfe, heureux de son stratagème, rentre en ses pénates avec son précieux butin.

Courant à son balcon, il prend un premier moineau et trace sur la bandelette de papier : « Mahaut, je t’aime ». Plaçant le poulet sur l’oiseau, il donne à ce dernier une des graines subtilisée à Frédéghilde avant de le lancer dans les airs.

Le passereau se dirige vers la fenêtre de Mahaut. Ranulfe attend la réponse…

Vingt minutes plus tard… Il n’en a toujours pas.

« Sans doute », se dit-il, « a-t-elle fermé la fenêtre. Mon message lui parviendra tout à l’heure ».

Mais une demi-heure plus tard, il n’a toujours aucun retour.

S’usant les yeux sur la résidence de son amoureuse, il aperçoit un oiseau partant de chez elle. Quelle n’est pas sa surprise de le voir s’envoler droit vers la demeure de Tivolito !

Hein ? Serait-elle en train d’écrire à ce concurrent de malheur, au lieu de lui répondre ? C’est à n’y rien comprendre !

Renaulfe se saisit d’un deuxième moineau et le charge d’une nouvelle missive : « Mahaut ! Je t’aime. Tu me réponds que toi aussi ? ».

Une heure passe. Toujours pas la moindre réponse… Ranulfe sent la colère l’envahir.

Il prend un troisième moineau et le charge d’un message sans ambigüité « Je t’aime ! Viens donc me voir, qu’on se marie ensemble ! ». Par dessus la graine de Mahaut, il en fait ingurgiter à l’oiseau une seconde, tournée plusieurs fois dans ses propres mains. Grâce à cette précaution, les moineaux, après avoir délivré leur message, reviennent à l’expéditeur originel, qui peut constater si le destinataire a bien reçu le message.

L’oiseau, ainsi accusé de réception, retrouve le perchoir de Ranulfe quelques minutes après être parti. L’étui à billet, vide, indique que Mahaut a pris connaissance de sa déclaration.

Ranulfe suffoque. Quoi ? La garce refuse de répondre à ses tendresses ?

Pris de rage, il se précipite sur un autre moineau et lui fait transmettre que la politesse impose de réponde à ses SMS si affectueux.

Toujours aucune réaction…

Un autre moineau s’envole quelques minutes après, porteur d’une phrase courte mais cinglante, relative à ce que les jeunes femmes ne doivent pas se moquer des sentiments qu’elles provoquent chez leurs ainés.

Un SMS suivant, dix minutes plus tard, s’envole avec seulement un mot, que la décence interdit de reproduire, accompagné d’un point d’exclamation.

La fureur de Ranulfe est à son comble quand il entend un petit bruit de bec contre sa fenêtre. C’est un passereau roux et beige, en provenance de Mahaut.

Impatient, Ranulfe saisit le texte et essaye vainement de le comprendre :

AréT . G t M pa. CC 2 man B T !

Ne sachant comment déchiffrer cette phrase, Ranulfe décide de consulter un rebouteux de sa connaissance, vieux moine défroqué qui balbutie le latin, l’hébreu, l’araméen, le copte et d’autres langues plus ou moins éteintes. Il saura décrypter la réponse de Mahaut.

« Quelle coincée ! », pense Ranulfe en chemin, « Pourquoi donc utiliser un code secret ? Elle pouvait tout simplement m’écrire qu’elle acceptait de se marier avec moi »…

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