JeanGab – Au royaume de l’anarchie

La vieille société occidentale, rongée de toutes les pourritures humaines, n’offre à ses enfants que des prétextes pour sauter par les fenêtres les plus hautes.

De villes inhospitalières en campagnes désertées, les ghettos pour riches disputent leur étanchéité avec les ghettos pour pauvres.

Dans les pays défavorisés, les ghettos pour pauvres sont entourés de hautes enceintes électrifiées destinées à empêcher les prolétaires de quêter en dehors une subsistance rare et sèche. Dans les contrées plus gâtées, ce sont les ghettos pour riches qui sont enclavés, comme les îles d’océans infranchissables.

Dans de telles conditions, le ressentiment de ceux qui aspirent à traverser les murs est grand.

On note d’ailleurs plus de candidats passe-murailles chez les pauvres qui veulent partager un peu du confort des riches, que parmi ces derniers peu désireux de la réciproque.

Afin de maintenir un contact humain entre ces deux sociétés, chacun des deux groupes délègue des individus chargés de rappeler à l’autre l’existence d’une classe luttant pour sa différence.

Les riches détachent des policiers, des juges et des contrôleurs, tandis que les autres envoient des troupes aux noms barbares : skins, ouai’ch, rastas, cailleras et bien d’autres encore.

Ces deux phalanges se rencontrent régulièrement. Leurs affrontements, souvent dénués de la moindre cordialité, font les manchettes des journaux et les joies des taggueurs, selon le côté du mur où l’ont vit.

Les vents de la révolte soufflent depuis déjà quelques temps, quand Leirbag Naej, le héros de cette histoire, décide de prendre la tête d’un courant qu’on ne peut pas vraiment appeler de pensée, mais plutôt d’action.

Leirbag est un personnage atypique. On ignore comment  il a appris à lire dans son ghetto où les écoles ont été transformées depuis longtemps en étables ou en dortoirs. Les derniers maîtres sont morts de faim en essayant de mâcher leurs manuels scolaires à l’encre légèrement radioactive.

Ardent lecteur, il cherche des ouvrages destinés à nourrir ses réflexions, il abandonne vite Enid Blyton et la Comtesse de Ségur pour Marx, Lénine, Bakounine ou Kropotkine.

« Chacun selon ses moyens et ses besoins ! » commence-t-il à crier auprès d’un fan-club grandissant.

Théorisant sur l’entraide, il se rend célèbre en clouant le bec de tous ceux qui croient à une répartition spontanée de la richesse par les possédants.

Rapidement, il prend l’habitude de se déplacer avec ses ouvrages préférés dans une main, un marteau et une poignée de pointes de charpentier dans l’autre.

Sa façon de clouer les becs est vite plébiscitée, malgré l’antipathie de ceux dont on retire le clou à la tenaille.

Mais qu’importent quelques lèvres endommagées ? Le cercle des fidèles s’agrandit de dizaines de membres à chacun de ses discours.

Il sillonne le pays et y prêche en public, sans préparation ni décorum.

Excellent orateur, Leirbag ne manque jamais d’histoires bien tournées pour transmettre son point de vue. Il sait raconter que les ouvriers de la dernière heure doivent recevoir le même salaire que ceux de la première, que les talents cachés doivent être fructifiés et même que les pécheresses sont bienvenues dans son logis. Il se rend fameux par son intervention décisive pour ressusciter la gare Saint-Lazare, fermée par les riches.

Quelques mois après, le prestige du Charpentier est énorme. Il discourt devant des foules qu’il nourrit de pains et de poissons, tirés d’un sac à dos magique (il est vrai que l’humanité a tellement régressé que la notion même de nourriture lyophilisée a disparu. Personne n’est au courant qu’un vieil entrepôt secret a été découvert par le plus fidèle lieutenant de Leirbag : Pierre).

Ils vivents en communautés importantes, qui deviennent vite des lieux mythiques, au ban des sociétés fondées sur la hiérarchie et les liens de subordination.

En leur sein se fonde le Parti Unifié des Narrateurs de Kropotkine, P.U.N.K., dont les membres s’appellent tout naturellement « punks ». Ils se fixent comme objectif le renversement des pouvoirs en place et l’avènement d’une ère nouvelle, où chacun contribuera à la société selon ses moyens et ses besoins, et recevra de même.

Les punks, se répandent dans le pays, convertissant les foules par les moyens les plus radicaux. Ainsi, ils maintiennent sous l’eau la tête des nouvelles recrues avant de les intégrer dans leur communauté.

Pour remplir les agoras, ils se lèvent avant l’aurore. Aux premiers rayons du soleil, ils hurlent leur haine de Marx et de Lénine par de vibrants « Coco aux crocs ! Coco aux crocs ! ». Cette habitude de réveiller les habitants ainsi leur a vite valu le surnom de « Eux à la Coq ».

Profitant de leur notoriété, des associations de transsexuelles naines copient cette pratique et gagnent le sobriquet d’hommelettes.

Pour ne pas être confondu avec les naines, les Eux à la Coq adoptent comme signe distinctif un bonnet rouge. Les punks les plus impécunieux se contentent d’une crête en cheveux colorés.

Toujours prêcheur itinérant, Leirbag est reconnu comme l’initiateur du mouvement. Ceux qui le reconnaissent se prosternent parfois à ses pieds en balbutiant des prières adressées  à « Premier Punk ». Certains d’entre eux veulent même passer le cirage sur ses rangers,  ce que Leirbag accepte bien volontiers : y a-t-il un acte plus humble que d’accepter qu’on vous cire les pompes ?

Le surnom fait florès car Leirbag est un nom malcommode à prononcer dans plusieurs dialectes des ghettos pauvres. Il devient donc pour tous « Premier Punk ».

Dans les ghettos riches, le personnage ne passe pas inaperçu, avec ses idées de culbuter l’ordre établi. Des policiers en civil participent à ses discours, notant scrupuleusement chacune de ses paroles. Celles-ci, répétées dans les sphères les plus hautes du pouvoir, opèrent un électrochoc : il est déclaré coupable de subversion et sommé de comparaître devant les tribunaux compétents.

L’arrestation se fait alors que les punks sont ivres-morts au petit matin d’une terrible rave de hard-tech. Les Coqs n’ont pas le temps de chanter trois fois que leur meneur est embarqué par les forces de polices, qui saisissent également 5 kilo-watt de son.

Leirbag est conduit sous bonne escorte dans une cellule du ghetto des riches. Les juges en délogent l’occupant, un ancien trader n’ayant commis que des abus de biens sociaux dans son troquet musical, le Bar-à-basses.

Refusant de renier sa mission primordiale de libération des hommes par des actions pouvant inclure la désobéissance, le manquement aux lois et même le mépris de l’argent, Premier Punk est condamné sévèrement au silence. Pour le faire taire, les juges le rayent de la liste des personnes autorisées à parler en public.

On lui enlève d’abord ses rangers pour qu’il marche pieds nus vers son supplice. Tout le monde est d’accord pour trouver que ça fouette un max.

« Mais quand tu essayeras de t’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! », lui annonce une certaine Marie, froide comme un pôle clos d’elle, avant de lui coller un violent coup de soulier dans les tibias, puis de le cingler d’un rameau d’Olivier et de lui faire bien pis.

Il est ensuite attaché sur une estrade, avec deux compagnons d’infortune. Les policiers distribuent aux badauds des pinceaux enduits de peinture à tatouages et des crayons feutres indélébiles, pour qu’ils dessinent des croix sur le corps de Leirbag.

Ce supplice condamne au mutisme à vie : les policiers sont habilités à faire taire ceux marqués d’une croix. Hommes, femmes ou même agneaux doivent tous faire silence.

En fois supplicié, Leirbag est expulsé du ghetto et assigné à résidence dans un trou creusé à même le sol et fermé par un gros caillou.

Mais c’est mal connaître Premier Punk et ses acolytes, qui avaient gardé sur eux de petites cuillères. Ils s’évadent en creusant un souterrain. Trois jours après le supplice, il revient sur le devant de la Scène et passe à l’action.

Les incrédules qu’il croise croient à une supercherie et lui demandent s’il est le véritable Premier Punk. « Mais si ! » répond-il imperturbablement à ceux qui ne croient pas à son retour.

Lui est ses amis, s’approchant silencieusement des murs du plus grand ghetto des riches, arrosent leurs crêtes déjà grasses d’une bonne rasade de pétrole. Ils mettent le feu à leurs mèches et se collent contre les portes monumentales, qui s’enflamment.

L’essence de la surprise des riches est Total. L’effet joue à plein et en quelques heures, la cité est aux mains des punks.

Une fois la capitale son contrôle, Premier Punk est ovationné  triomphalement pour prendre la tête de la ville. Modeste, celui-ci réplique qu’il se contentera de celle du maire, auquel on tranche illico le cou.

A la suite de ce coup d’éclat, les punks déclenchent une épouvantable campagne de conversion. Un appel d’offres est lancé auprès des industriels de la ville pour fournir des réverbères en grand nombre. Le Cahier des Charges est sommaire comme un procès : le luminaire doit supporter un patron suspendu à sa lanterne.

Le vainqueur de la consultation publique remporte ce juteux marché en proposant un modèle muni d’un astucieux rebord escamotable, pratique pour éviter la corvée de hissage manuel du confrère.

La saison n’est pas finie que le ghetto des nantis ne compte plus aucun riche vivant. Le fournisseur des réverbères teste lui-même le dernier exemplaire de ses usines, parachevant ici l’idéal capitaliste d’une offre et d’une demande strictement équilibrées.

Cherchant comment promouvoir l’auto-gestion, Premier Punk décide de commencer par régner grâce au moyen simple de la division, et même de la décollation. Des guillotines sont dressées aux carrefours tandis que les clercs sont raccourcis aux champs.

Les couperets finissent à peine de sécher que quelques mesures sont prises pour éviter que les punks ne cèdent aux déviationnismes les plus tentateurs. C’est ainsi que leurs communications sont écoutées et leurs réunions surveillées. De programmes télévisuels permanents et obligatoires sont prescrits pour assurer tant leur bonheur que leur consentement à l’obéissance.

Quand les dernières résistances se calment, la tâche civilisatrice de Leirbag commence.

Il s’agit de développer l’anarchie dans le monde par de grands et libertaires chantiers économiques, sociaux et culturels.

La première réforme, économique, centralise l’ensemble des richesses entre les mains de la personne la plus capable de les partager, dénommée Répartiteur Omnipotent des Investissements, R.O.I.

La deuxième réforme, culturelle, consiste à imposer une façon de parler proche du verlan, en intervertissant l’ordre des mots.

La troisième réforme, sociale, fusionne l’ensemble des classes sociales en une seule, régie par un calcul savant de la quantité de biens matériels ou comestibles à laquelle un individu peut prétendre. Avec le recours aux mathématiques, il devient impossible à quiconque d’exercer une autorité sur les autres pour accaparer des biens ou de la nourriture. Toute forme de pouvoir est ainsi appelée à disparaître. Les membres de l’équation sont appelés « sujets ».

Conscient de devoir une fois de plus se sacrifier sur l’autel de ces trois réformes essentielles de l’anarchie, Leirbag accepte la responsabilité de veiller seul au bonheur de ses sujets.

Celui qu’on connaissait sous le nom de Premier Punk-Répartiteur Ominipotent, se fait maintenant officiellement appeler Roi Punk 1er.

En première décision, il fait construire un lieu de vie pour y tenir des audiences à ses plus fidèles amis, renommés Ministres de son culte. Les sujets peuvent visiter l’endroit une fois par semaine.

Son deuxième décret consiste à entourer ce palais de hauts murs électrifiés, pour protéger les meilleurs anarchistes de ceux qui remettraient en cause la société idéale qu’ils proposent.

La troisième loi précise que ceux qui critiqueront les règlementations suivantes seront punis du pilori, puis du fouet et, pour les récidivistes, de la privation de leur liberté.

Le quatrième commandement ordonne de …

[excusez moi : je viens de recevoir un télégramme du Palais, m’invitant à venir chercher  sans délai le magnifique lot que j’ai gagné… Je ne me souviens pourtant pas avoir envoyé le moindre bulletin de participation, mais ça fait toujours plaisir de recevoir un réverbère gratuit. J’y vais et reviens vite vous raconter la suite]

Publicités

3 commentaires sur “JeanGab – Au royaume de l’anarchie

  1. Pas d’accord avec Zap & Zoup… Les censeurs de fabliottes, au réverbère ! Et longue vie à Leirbag en son royaume de vent et d’incertitudes. Tant qu’on entend les sirènes de la lutte des places, c’est qu’on n’est pas mort !

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s