Isabelle – Et tout le reste, c’est du yoyo !

 

Je n’ai que l’ambition d’une mort peu douloureuse mais bien lucide,

et tout le reste, c’est du yoyo…

Ces deux phrases signées Destouches Céline me reviennent en mémoire quand j’émerge de la souffrance. Mon agonie s’annonce peut-être lucide, mais assurément douloureuse et probablement longue.

On trouvera que le moment est mal choisi pour se souvenir des paroles d’un écrivain aussi infréquentable que Louis-Ferdinand Céline… Certes…. Et je confesse que j’aimerais avoir mieux à faire, comme me débattre, lutter pour conserver un peu du sang qui s’écoule de mes multiples blessures, ou chasser le froid que je sens m’envahir peu à peu.

Mais voilà ma situation : en équilibre au sein d’un fourré d’aubépines et d’ajoncs, suspendu au-dessus d’une falaise où parvient assez distinctement le bruit des vagues, une vingtaine de mètres plus bas. J’ai tenté deux ou trois mouvements tout à l’heure, mais rien ne m’assure vraiment à la paroi, sinon quelques racines et l’enchevêtrement des branches. Rassemblant mes souvenirs de mécanique, j’estime que la répartition de mon poids sur l’ensemble du buisson peut me retenir encore quelques dizaines de minutes, peut-être même une heure ou deux.

Si on ne vient pas me chercher rapidement, je ne survivrai pas longtemps: soit je me vide par les mille plaies dont je suis couvert, soit je glisse et m’écrase sur les rochers.

Ces perspectives me laissent toutefois un peu indifférent, tellement mon corps brisé par la chute souffre d’être griffé, piqué, pénétré de dards innombrables…

L’image du Christ vient me visiter, avec sa couronne d’épine… Est-ce la similarité du supplice ou la proximité de la mort qui l’amène ainsi ? Mon moral baisse d’un cran.

Cette vision est fugace et mes pensées reviennent à Céline.

Pas à celui de tout à l’heure, mais à ma femme dont c’est le prénom.

Nous étions en train de tenter de nous rabibocher durant ce week-end de la dernière chance. Voilà des mois que notre couple part en vrille. Nous sommes partis conscients de vivre la dernière occasion de nous raccomoder pour éviter une probable séparation.

Notre dernière dispute a été d’une balourdise sans nom, initiée par une vague histoire de remboursement d’impôts retardé à cause de papiers mal remplis. « Il faut toujours que tu t’y reprennes à deux fois ! » ais-je craché avec hargne en lisant le courrier de l’administration retournant le formulaire incriminé.

Ma stupide goutte a fait déborder son vase : elle est partie dans les aigus comme jamais et j’ai cru que toute la vaisselle y passerait.

Je me suis pourtant excusé assez rapidement de cette formule débile, totalement injuste et, autant le dire, carrément insultante. Ça n’a pas calmé la colère de ma femme, alors j’ai lâchement fait le dos rond en attendant qu’elle se lasse de crier. Dès qu’elle est passée aux larmes, j’ai été tranquille.

Le lendemain, un vendredi, j’ai voulu me faire pardonner en proposant à Céline de partir randonner en Bretagne. Elle a fini par accepter. Munis de vêtements légers pour un week-end qui s’annonce très beau, nous avons pris la voiture en direction de la côte sauvage.

Un étroit sentier côtier y longe la mer sur plusieurs centaines de kilomètres. Il permet de s’extraire du monde entre une nature rude et un chapelet de ports colorés. J’ai réservé un hôtel et, par tact, ai demandé des lits jumeaux: en cas de coup de grisou dans le ménage, nous ne serons pas obligés de dormir ensemble.

C’est con de repenser à tout ça alors que je suis au bord de la tombe !

Je m’accroche à l’idée qu’il est déjà miraculeux d’être encore en vie.

Murés chacun dans notre silence, nous cheminions depuis déjà trois bonnes heures quand je me suis penché pour admirer le ressac au pied de la falaise sur laquelle nous progressions. Mon pied m’a manqué, j’ai probablement dérapé sur des gravillons, ou bien eu une faiblesse dans le genou…

Toujours est-il que la falaise a défilé à une vitesse vertigineuse tandis que le granit acéré déchirait ma peau et rompait mes os.

Après peut-être trente mètres à râper l’à-pic, un buisson d’aubépine m’a retenu à la façon d’un bouquet d’hameçons.

Je suis éreinté de douleurs, mais dois pourtant tenir bon pour survivre.

J’essaye de prévenir Céline de ma posture critique en l’appelant, mais mes cris manquent de force. Les arbustes m’engloutissent tout contre la falaise et elle ne me voit sans doute pas. Toutefois, comme je ne suis pas fracassé en bas, elle doit me savoir suspendu entre les deux. Par chance, elle a un téléphone portable et peut alerter les secours.

Rester éveiller me demande de plus en plus d’efforts. Ma conscience trébuche sans cesse dans d’effrayantes syncopes dont j’émerge aussitôt avec la peur panique d’un geste incontrôlé et mortel.

Le craquement d’une branche près de ma tête me fait ouvrir les yeux. Le bruit change du discret sifflement de la brise qui me berce depuis ma chute.

Céline, tout près, descend le mur de granit précautionneusement à mains nues, comme dans les courses de montagnes de sa jeunesse.

La voir s’approcher me procure un sursaut d’énergie inouï et salvateur: je suis sauvé !

Son arrivée à mes côtés a raison de mes engourdissements. Avec elle près de moi, je me sens d’attaque pour attendre les secours aussi longtemps qu’il faudra.

Quelques minutes lui suffisent pour arriver à ma hauteur. Je lui souris faiblement, incapable de prononcer la moindre parole. Comment ai-je pu penser me séparer d’une femme qui vient me soutenir au péril de sa vie?

Quelle douceur dans sa main qu’elle passe sur mon visage !

Elle s’approche de mon oreille et je crois bien entendre « Tu avais raison une fois de plus : je dois toujours m’y reprendre à deux fois ! ».

Un mouvement sec rompt mon équilibre précaire. Cette fois-ci, rien ne m’arrêtera…

Le sourire triomphant sur les lèvres de ma femme me fait tout comprendre.

Je n’ai que l’ambition d’une mort peu douloureuse mais bien lucide,

et tout le reste, c’est du yoyo…

J’aurais préféré une mort moins lucide : elle était déjà bien assez douloureuse comme ça.

Sacrés Céline !

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La citation est extraite d’une lettre de Céline à Mauriac, dont le texte commenté par P. Assouline est disponible à :
http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/10/04/une-lettre-de-celine-a-mauriac/
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Un commentaire sur “Isabelle – Et tout le reste, c’est du yoyo !

  1. Enigmatique… Pourquoi Isabelle ? Céline ou Isabelle ?
    [Jean-Philippe L. : La trame de l’histoire m’est venue grâce à mon amie Isabelle, c’est pour cela qu’elle a les honneurs du titre.]

    J'aime

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