ABdC – La Porte

La Porte serait le livre de la gloire et des richesses de la Cité.

Après des années de conquêtes immenses et d’éclatantes victoires, le roi Habib-le-Munificent fit creuser cinq grandes Salles pour le Trésor. Au côté de la fortune royale, Habib prit soin de placer les symboles de l’autorité. Il fit enfermer en grande pompe le sceptre de commandement, les rouleaux fondateurs de la Nation, les cathèdres d’apparat du Conseil, les lingots d’or payés en tribu par les peuplades voisines et des quantités fantastiques d’objets précieux d’ivoire, de jade et de marbre. Les réjouissances lors de la clôture de la Porte avaient duré trois jours complets. On avait égorgé des moutons par centaines pour nourrir la foule joyeuse et les ambassades des contrées alentours.

Habib a instauré la tradition des Serrures à cette occasion. Après avoir cloué lui-même sur les battants un fermoir à ses propres armes, il édicta qu’après son décès chaque héritier de la couronne, à commencer par son fils, viendrait ajouter une serrure à la Porte. Par ce rituel, l’accédant au trône montrerait son détachement de la richesse personnelle, son dévouement aux valeurs de la Cité et son indéfectible fidélité à leur défense.

La Porte avait été parée d’or et de pierreries. Les gemmes les plus rares et les métaux les plus précieux avaient été achetés ou conquis par les armes. Les généraux ambitieux ne manquaient jamais d’offrir à la Porte une partie de leur butin, tandis que les prêtres étalaient l’éclat de leurs charges par de généreuses offrandes suggérées à leurs ouailles.

Habib, ayant prévu la place pour plus de deux cents serrures, clamait que sa lignée durerait plus de mille fois la ronde des saisons.

Mais il n’en fallut pas cent pour que les premiers joyaux soient déchaussés pour payer des guerres stériles, des concubines avides ou du pain pour le peuple en colère.

Au fil du temps, les feuilles d’or furent remplacées par de l’argent puis de l’étain et pour finir, par du cuivre.

Les dernières serrures furent posées sur une Porte toujours hermétique mais ruinée, chacune de ses encoches soulignant une opulence perdue.

La maison royale avait sombré et les bâtards qui se déchiraient pour les lambeaux du pouvoir comme des chiens errants n’avaient plus rien qui ressemblât à Habib-le-Munificent.

La Porte était devenue à l’image de la Cité : un fruit pourri prêt à tomber de lui-même dans l’escarcelle d’un aventurier plus acharné ou chanceux que les autres.

Nombreux furent les guerriers à s’essayer. Le sort fut favorable à un certain Cheriff.

Seigneur de guerre cruel et analphabete, il comprenait néanmoins le fonctionnement des hommes et des sociétés. Plutôt que de décapiter les hauts-fonctionnaires du royaume, il décida de frapper son peuple.

Une procession fut ordonnée pour célébrer sa prise de pouvoir.

Chaque citoyen, sous peine de mort, aurait à franchir la Porte dont les serrures seraient brisées. Tous porteraient au cou un anneau de fer et seraient liés par des cordes à un prédécesseur et à un suivant.

Les milliers d’habitants patienteraient toute la journée dans la chaleur accablante, avant de pénétrer le sanctuaire dynastique. Chacun devrait traverser les chambres closes par Habib-le-Munificent.

Là, ils jaugeraient le ciment véritable de la Cité. Ils verraient pourquoi leurs aïeux se sont battus, ce à quoi tant de sang avait été versé et contempleraient l’héritage promis à leurs descendants.

Ils verraient ce qui leur reste à défendre.

Mais à la vérité, il n’y avait plus dans les Salles du Trésor que des nids de rats, des moisissures épaisses comme des tapis, des niches vides de leurs statues, une crasse centenaire et les galeries creusées par des princes menteurs depuis des lustres.

Selon les instructions de Cheriff, la troisième salle, plus sordide et vaine de sens que les deux premières, déboucherait sur deux portes basses : l’une surmontée par le joug de la soumission, et l’autre donnant sur un billot et de farouches bourreaux. Le dernier acte libre de la longue file de citoyens serait de choisir sa sortie.

Les ministres et leurs cabinets, réjouis d’échapper aux purges habituelles des convulsions politiques, trouvèrent que Cheriff avait là une idée originale pour son intronisation. Tous aidèrent à l’organisation du sacre.

Les habitants apeurés furent consignés deux jours entiers dans leurs maisons, tandis que la garde du vainqueur patrouillait dans les rues et crucifiait les contrevenants.

Le jour venu, les milices s’activèrent dès le lever du soleil pour former le cortège.

Les fonctionnaires, quant à eux, avaient reçu une invitation en remerciement de leur collaboration. Ils étaient conviés à l’aube pour une cérémonie secrète, dans une salle située par-delà le passage du joug.

Ils s’y rendirent confiants, fiers du travail accompli pour le nouveau maître, jugé finalement magnanime. Ils venaient chercher des ordres et de nouveaux maroquins.

Mais ils furent enchainés et conduits dans la cinquième salle tandis que dans la quatrième, à chaque homme était donné une pierre pour lapider cette bureaucratie servile de corrupteurs héréditaires qui s’était montrée incapable de protéger la Cité.

A la fin de la journée, Cheriff n’annonça pas de dynastie millénaire. Il ne voulait que l’or, le bétail, le ventre des femmes et l’obéissance des hommes.

Il le voulait tout de suite…

Le soleil n’avait pas disparu que tout était à lui.

Variation à partir d’une nouvelle de J.L. Borgès « La chambre des statues » (in : Histoire de l’infamie – Histoire de l’éternité, 10/18)
Publicités

Un commentaire sur “ABdC – La Porte

  1. L’Orient vous va bien… Il vous offre des espaces temps et géographiques que vous saisissez à bras-le-corps sans en être dépassé, terrain de jeu pour les conquêtes, la cruauté, la décadence, la vanité des Hommes…
    Il y a les airs restitués par de scrupuleux pianistes assis devant l’immense instrument, qui appuient sur les bonnes touches ; et puis il y a la musique créée par ceux qui semblent planer au-dessus, l’entourer de leurs bras, fondre bois, feutre et acier pour faire exploser les murs… J’aime quand vos textes ont ce souffle et cette puissance.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s