Isabelle – La découverte du bandeau

Ce soir, le dîner en famille est très agréable, comme jamais depuis longtemps.

Cet après-midi, j’ai perpétré mon premier adultère.

D’ici à trouver une relation de cause à effet, il n’y a qu’un pas. Je le franchis allègrement, comme un baume apaisant sur les tenailles de ma culpabilité.

Les faits sont là : je suis rentré joyeux et détendu à la maison, raffermi par ma capacité de séduction et rassuré par les aptitudes de ma chair. Ma bonne humeur communicative nous a fait passer la soirée à l’aune d’une énergie positive acquise grâce à mon forfait.

Pourtant, j’ai l’impression d’empester à dix kilomètres le parfum de ma maîtresse, une senteur capiteuse aussi lourde que ma trahison. Mon épouse ne remarque pourtant rien… Mais n’est-ce pas justement parce qu’elle  ne remarque plus rien que je l’ai trompée de deux à sept ?

Notre couple approche d’une quarantaine épouvantablement stéréotypée. Si on excepte nos deux beaux enfants, le résultat de quinze ans de mariage tient dans une maison à crédit, des souvenirs de vacances en club, des tas de gadgets, des tonnes de frustrations humaines, de déceptions professionnelles et plus un seul passe-temps commun.

Depuis un an que nous faisons chambre à part, notre ménage ne tient plus que par le manque de courage à divorcer.

Après plusieurs mois de cohabitation agressive, une indifférence distanciée s’est installée. Pas encore haineuse mais pour sûr déjà venimeuse.

Ma première nuit passée sur le canapé du bureau a été une torture : réussirai-je quelque chose de ma vie avant le grand plongeon vers la vieillesse? Après mes quarante bougies, le tour des cinquante viendra vite, puis celui des soixante… Cette angoisse revient chaque jour.

Mes hormones ont commencé à se faire de plus en plus discrètes. Au bout de quelques mois de « régime sec », je me suis résigné à atteindre le quatrième âge sans avoir jamais recouché avec une femme.

Toutefois, bien que libéré des pulsions purement sexuelles, j’ai cédé au besoin de trouver un peu de chaleur et me suis abonné à un site de rencontres sur Internet. Je jure n’avoir eu aucune intention de rejouer le kama-sutra, mais bien de me sortir d’un environement familialo-socio-professionnel stérile et castrateur.

Pendant que ma femme travaille dans sa chambre – elle veut reprendre des études -, je visite les cyber-lieux de perdition pour maris en déroute.

Ce qui devait arriver arrive. Quelques jours plus tard, j’entre en contact avec une âme dont la conversation m’enchante. L’absence de toute photo décuple la puissance de mon imagination, nourrie de quelques fragments d’informations : une taille, la couleur des yeux, la forme d’une silhouette ou encore la longueur des cheveux… Des détails minces, mais largement suffisants pour mettre à bouillir le sang d’un postulant à l’aération conjugale.

La vitalité de Nicole_765 – ce n’est même pas son vrai prénom – me prend aux tripes.

Elle aime parler littérature, musique baroque ou jazz, a sur la mode des idées déroutante et me confie des aspirations aériennes faites de poésie, de peinture et d’absurdités. Tchékhov en aurait fait une héroïne, alors qu’elle s’asphyxie auprès d’un personnage à la Maupassant. Lourdaud – ainsi l’avons-nous surnommé – est le mari-type grossier et dominateur, capable d’asséner quatre vérités de comptoir par conversation, et d’y voir le fruit de son génie. Elle souffre mais ne songe aucunement à le quitter : « je ne veux pas que les enfants endurent une séparation ».

Sa vie est le reflet de la mienne passée avec  la Grognon – le surnom charitablement décerné par mon égérie à ma femme, selon la description que j’en ai faite.

Laissant de côté nos conjoints peu reluisants, nous découvrons les territoires fascinants et inexplorés de l’autre. J’avoue tout ce que je réfrène depuis des lustres, tandis qu’elle révèle une personnalité provocante qui, à son propre étonnement, ne lui ressemble en rien.

Je nous renomme Cassiopée et Orion, deux constellations visibles, brillantes et gracieuses.

Cassiopée est une reine qu’on se représente le port altier, le sein lourd et l’énergie indomptable. Orion évoque un chasseur fameux, infatigable et prodigieusement fort.

Durant plusieurs semaines, Cassiopée et moi échangeons des emails par dizaines, nous consumant sur la messagerie instantanée jusqu’à point d’heures. A ce régime, nous sommes vite crevés à nos boulots et trop exténués pour maintenir à flot nos vies sociale ou familiale.

Petit à petit, notre e-relation se pare d’une touche subtilement érotisée, toute en suggestion et délicatement ciselée de métaphores osées.

J’apprends beaucoup sur l’univers solitaire des femmes méconnues par leurs maris !

Ainsi, elle prend chaque matin sa douche en compagnie d’un petit canard vibrant que je n’imaginais pas entre les mains d’une femme aussi bien. « L’orgasme est un excellent soin pour la peau », m’explique-t-elle, en ajoutant « Le plaisir libère de très bonnes substances pour l’épiderme et me fait une peau plus douce que n’importe quel lait corporel ».

Comment ne pas se laisser griser ?

A force de parler, l’idée d’une rencontre commence à germer. Nous finissons par aborder le sujet plus ou moins directement.

Je n’ai aucune envie de rencontrer Cassiopée dans un café pour échanger des lieux communs en jouant à être hyper-à l’aise et hypra-séduisant. Un déjeuner, un diner ? La plus brillante reine du ciel et le plus fort des chasseurs célestes usent-ils de façons aussi convenues pour faire connaissance ?

Cassiopée est tout aussi dépourvue que moi en expérience adultère, mais ne craint pas de bousculer les conventions. « puisque nous nous dirigeons vers une aventure », me dit-elle, « soyons fantasques ! Soyons des fous plus conséquents. Jouons les naufragés solitaires, échoués sur l’autel de dieux païens et vigoureux… Trouve-nous une chambre accueillante et venons-y chacun les yeux bandés. Pas un mot ne doit être échangé… Je veux connaître la saveur de ta peau avant le son de ta voix, et celle-ci avant la forme de ton visage. Cassiopée est vierge de tout amant, et compte sur Orion pour renverser les banalités ! »

Cette proposition m’étourdit. Je me mets à rôtir comme un damné. C’est si bon de tourner sur un telle broche !

La semaine suivante, je déniche par Internet un hôtel de charme, à l’autre bout de la ville. Je préviens que « ma femme » et moi arriverons séparément, tôt dans l’après-midi. L’addition est payée d’avance, y compris deux petits déjeuners destinés à sauver les apparences. En cliquant sur « Réserver », je trouve que ça pue le couple illégitime à plein nez, mais je ne suis plus à ça près.

La veille du grand jour, nous ne discutons pas longtemps, pour nous reposer et être en pleine forme le lendemain. Orion peine à trouver le sommeil, je ne sais pas pour Cassiopée.

J’arrive à l’hôtel à l’heure prévue. Le réceptionniste m’accueille et m’annonce, goguenard, que « ma femme est déjà arrivée ». Il n’est pas dupe et me souhaite un bon après-midi plein de sous entendus. Je le remercie d’un air faussement détaché puis marche dignement vers la chambre, luttant contre l’envie de m’y ruer en poussant les hurlements du loup de Tex Avery.

La pancarte « Ne pas déranger » est placée sur la poignée. Un coup d’œil circulaire m’assure que je suis seul dans le couloir. J’ajuste mon bandeau et entre…

Je suis accueilli par un parfum lourd et sensuel, propre à allumer les sens masculins et faire palpiter le cœur des hommes (enfin… le cœur aussi).

Je fais quelques pas très précautionneusement, quand un léger bruit capte mon attention.

Mon rythme cardiaque s’emballe quand une main se referme sur mon bras. Tétanisé et l’esprit bouillonnant, je perçois la chaleur d’un corps face à moi.

Un doigt vertical se pose doucement sur mes lèvres : « ne pas parler ».

Cassiopée me rappelle la promesse et j’incline la tête en guise d’assentiment : je ne dirai rien…

Sa main ôte mon bandeau. Les rideaux de la chambre sont tirés. Le noir est absolu.

Il ne reste que le toucher et le goût pour faire connaissance… Pas d’image…. Pas de son…

De fait, nous n’avons rien dit pendant les cinq heures suivantes…

Mais combien avons-nous étouffé de cris, halètements, gémissements, brames et autres feulements ?

Des audaces inconnues de moi rencontrent des abandons inédits d’elle.

Depuis combien d’années ai-je fait l’amour aussi longtemps, alternant tourbillons charnels et adagios de baisers ?

Escrimant dans le noir, nous chutons du lit régulièrement et nous enroulons à même la moquette avant de remonter sur les draps dévastés en rampant… Les fous rires réprimés à grand peine égayent notre infatigable joute amoureuse.

Nos corps mouillés s’effondrent enfin et se blottissent comme des chatons repus.

C’est donc ça, un adultère ? Une libération de toutes les tensions accumulées depuis des mois ?

Un très léger beep annonce la fin de cette suave parenthèse.

Le doigt vertical se pose à nouveau sur mes lèvres : ne rien dire encore. Pas d’au-revoir chuchotés, pas de promesses, pas de comptes-rendus… Le silence encore…

Je la sens se lever souplement, tâtonner, ouvrir une porte puis la refermer. Quelques secondes plus tard, un rectangle légèrement lumineux se dessine et le bruit d’une douche se fait entendre. Il est temps de m’éclipser.

Je résiste à l’envie de lui hurler ma gratitude pour cette renaissance, après toutes ces années de demi-mort. Je le lui écrirai ce soir.

Par chance, le réceptionniste est occupé et ne me voit pas partir. Je n’ai aucune envie qu’un regard ou une parole ne réduisent cet après-midi de pure grâce à un simple accouplement crapuleux.

Avant de rentrer chez moi, je me renifle, inquiet d’être trahi par le parfum de ma maîtresse.

Mes craintes sont vaines et les vapeurs de mes phéromones rendent la famille euphorique, le temps d’un diner fort plaisant.

Une fois les enfants couchés, je ne m’attarde guère et cours rejoindre Cassiopée.

J’allume mon ordinateur et trouve un email de sa part :

Orion mon puissant chasseur,

Tu as remué des couches si profondes en moi ! Comment te remercier ?

J’ai retrouvé ton bandeau en partant. Il est maintenant dans mon tiroir à secrets.

A tout à l’heure! Il me tarde de te parler. Je serai connectée sans doute vers dix heures.

Cassiopée (qui se sent vraiment comme une Reine)

Ces quelques lignes allument un nouveau brasier dans mon ventre. Si elle apparaissait devant moi, je lui referais illico cinq heures d’amour échevelé.

Le temps qu’elle vienne sur la messagerie, je vais prendre une douche bienfaisante.

Alors que je me séche, je regarde le meuble du côté de ma femme, où elle range ses affaires. Titillé par une curiosité inhabituelle, je l’ouvre.

Dans un casier se trouvent une bouteille de Shalimar inconnue, un vibromasseur-canard jaune et, entre les deux, un bandeau que je reconnais parfaitement.

Je ne retrouve ma respiration que plus tard, écrasé par une terrible question :

Comment Lourdaud réussira-t-il à persuader La Grognon de laisser Orion rejoindre Cassiopée?

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8 commentaires sur “Isabelle – La découverte du bandeau

  1. quelle émotion !!!!!! j’en suis toute retournée…..quel cachotier cet auteur, un bonheur de le découvrir ! cette histoire respire l’honnêteté…..je la relirai, c’est promis ! comptez sur moi…….

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  2. Cher Palimpseste,

    Veuillez m’excuser d’etre un peu desagreable et un peu blase, mais c’est facile et deja vu le mari qui trompe sa femme avec sa femme… et vice-versa.
    La nouvelle est tres jolie bien sur; mais je sentais venir cette chute, et en esperait diablement une autre :/

    Il n’empeche, merci de conter, conteur.

    [Note de Palimpseste:

    Cher Monsieur,

    Pour être désagréable, il aurait fallu me dire des choses qui le soient…

    Pour l’histoire d’une dame et d’un monsieur qui ne sont pas mariés, vous pouvez lire la « recette pour un discret adultère »:

    http://palimpseste.blog.lemonde.fr/2009/05/02/adultere/

    Il n’empêche, merci de visiter, visiteur… ]

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  3. Je la trouve au contraire très belle, peut être parce que chez moi le bandeau a une dimension propre…et assurément des plus érotiques.
    Qu’on peut certes imaginer la suite, mais que je n’ai commencé la lecture en l’imaginant.
    Je lisais l’histoire avec un regard d’enfant…

    Enfin…en parlant de bandeau…Avez vous aimé le livre cher Palimpseste?

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  4. Il m’est avis que la grognon est moins bete qu’on le pense, et que le lourdaud ne controle pas tout a fait la situation.

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  5. Depuis que j’ai découvert (hier) le blog du Monde… je surfe de « nouvelles » en « nouvelles » avec jubilation ! De réels talents d’écriture… pour le bonheur de tous ! Merci !!!

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