Leoneidas – Le Choix Crucial

Quand donc finira ce monumental escalier ?

Voilà des plombes que Leoneidas gravit des marches d’un blanc immaculé, presque violent. Si elle avait su, elle aurait emporté ses lunettes de soleil.

Mais à bien y réfléchir, elle n’a pas eu le temps de prendre son étui, pourtant posé près du lit. Elle se souvient très bien avoir posé ses lunettes sur la table avant d’aller se doucher.

Alors qu’elle prenait soin de sa peau, elle a glissé. La suite est un peu confuse mais toujours est-il qu’elle s’est réveillée en train de monter cet escalier entouré de nuages.

A côté d’elle, une drôle de créature chemine en lui souriant doucement.

–   Ah ! tu te réveilles enfin. Bonjour !

–   Bonjour. Mais qui êtes-vous ? et qu’est-ce que je fais là ?

–   Tu peux m’appeler ton ange-gardien. Je n’ai pas de nom particulier, sinon un matricule barbare qui n’a de sens qu’ici. Je suis venu d’accueillir pour ton stage.

–   Mon stage ?

–   Oui. Tu te demandes sans doute ce que tu fabriques ici ? Tu as été admise à un stage post-mortem, qui te permettra de choisir en toute connaissance de cause ta future affectation, après ton décès.

–   Je vais mourir ?

–   Oui… Mais ce n’est pas une découverte, n’est-ce pas ?

–   Non, évidemment. Mais je n’y pense pas toujours.

–   Et bien justement. C’est le moment ! Avec le stage, tu vas pouvoir éviter toutes les réflexions philosophiques qui empoisonnent la vie avec des supputations  intenables. La chose est simple : je te présente comment les choses se passent, tu choisis et te voilà débarrassée de tout tracas.

–   Mais… Je croyais qu’on allait au Paradis ou en Enfer selon la vie qu’on avait eu.

–   Balivernes !

–   Et le Purgatoire, pour ceux dont la conduite est indécidable ?

–   Sornettes !

–   Mais… On m’aurait menti en me disant que seule la moralité de mes actes orientait ma vie éternelle ?

–   Oui… Les représentants sur Terre sont souvent dénués de scrupules. Tu connais les vendeurs : seule leur commission les intéressent . D’ailleurs, la plupart des clergés humains sont des réincarnations de garagistes, de conseillers immobiliers et de courtiers en assurances.

Sur ces paroles, l’ange gardien se tait, laissant Leoneidas à des abimes de réflexion. Ainsi, elle aurait été grugée par les promoteurs d’une vie sérieuse, menée à l’écart des frissons de l’existence ?

Les questions se bousculent dans sa tête mais aucune n’arrive à franchir ses lèvres.

–   On arrive bientôt ? finit-elle par demander à son ange silencieux.

–   On n’arrive nulle part. Le stage se déroule sous la forme d’une marche le long de l’escalier, durant laquelle je te présente les différentes orientations possibles. Une fois que tu seras décidée, tu signes ta feuille d’affectation avant de repartir dans ta vie. Moi je vais porter le formulaire et prendre ma mission suivante.

–   Et si je n’arrive pas à me décider ?

–   Et bien on marche jusqu’à ce que tu choisisses ton camp.

–   Mais quand je repars dans la vie, c’est pour combien de temps ?

–   Une semaine !

–   Quoi ? Je meurs pour de bon dans une semaine ?

–   Oui. Ça te semble trop long ? Il faut le temps de traitement du formulaire. Tu sais comment fonctionne l’administration et la lenteur de ses décisions.

–   Ça me semble surtout trop court. J’ai encore des tas de choses à faire sur Terre. J’ai des enfants qui ont encore besoin de moi, des élèves, des tâches artistiques et ménagères, des fantasmes et des aspirations. Je ne peux pas partir ainsi dans seulement sept jours.

–   Tu  n’as pas le choix. C’est un peu gênant à révéler d’une façon aussi abrupte, mais tu rejoins l’Au-delà dans une semaine. La dernière question en suspens concerne ton affectation : Enfer ou Paradis.

–    Mais comment voulez-vous que je me décide ? Et puis je n’ai pas vraiment la tête à ça, maintenant que vous m’annoncez que ma vie s’achève dans si peu de temps.

–   J’en suis désolé. Mais puisque tu es pressée de revenir dans ta vie, je propose de t’inscrire pour l’Enfer, c’est un endroit agréable, où tu passeras ton temps à faire l’amour, fumer tout un tas de substances euphorisantes et écouter du rock n’ roll de qualité.

–   Ah ? C’est ça, l’Enfer ?

–   Oui, dit l’ange en sortant de sa poche un iPad de dernière génération. Signe là!

–   Mais c’est comment le Paradis ?

–   Oh ! si tu veux mon avis, le Paradis est l’endroit le plus assommant qu’on puisse imaginer. Tout le monde en aube du matin au soir à chanter des cantiques lénifiants, une vie de reclus dans des cellules dénuées de confort et pour couronner le tout, une existence pauvre, chaste et vouée à obéir à Saint-Pierre, inspirateur des règles de vies communautaires.

–   Ça n’a pas l’air folichon, le Paradis.

–   Non… C’est vraiment un endroit pourrave. Tu comprends pourquoi, en bas, les recruteurs serinent des fables à longueur de journée pour trouver des volontaires? Mais l’arnaque fait long feu et de plus en plus d’humains ne se laissent plus prendre à des discours trop beaux pour être honnêtes.

Leoneidas se tait, abasourdie par ces nouvelles : sa mort prochaine, la vérité sur les églises, ce choix à faire sans délai. Tout cela lui fait tourner la tête et la laisse perdue.

L’ange commence à montrer quelques signes d’impatience. Il regarde autour de lui sans arrêt, nerveusement.

–   Voilà. Tu n’as plus qu’à signer. Pose ton doigt sur l’icone de l’endroit choisi.

–   Mais… Comment me décider ? Tout cela est tellement rapide! Je ne peux pas prendre une décision aussi importante simplement sur la foi de quelques propos.

Avec un soupir bien sonore, l’ange pose son doigt sur l’écran et montre à Leoneidas quelques vues multimédia du Paradis. Elle voit un désert aride peuplé de créatures maigres et livides. La musique qui accompagne les diapositives est soporifique et pleine de dissonances.

A contrario, les images de l’Enfer montrent des forêts verdoyantes bruyantes d’orchestres de toute sorte et d’activités humaines agréables. Certains lisent, d’autres dégustent des grands crus et des plats délicats, les passionnés se livrent à leurs lubies préférées tandis que les paresseux dorment tout le jour. Ils se regroupent le soir par affinités pour de joyeuses et immorales festivités qui les mènent au matin, prêts à recommencer.

L’ange coupe la vidéo au bout de quelques secondes.

–   Bon… As-tu choisi ? Le temps presse. Tu gaspilles quelques précieuses minutes de ton reliquat de vie. Es-tu décidée ?

Leoneidas est partagée. Elle demande à l’ange un délai supplémentaire pour trancher. Ne pourrait-elle obtenir un sursis de quelques années, même quelques mois voire juste une semaine supplémentaire ?

Mais l’ange ne veut rien savoir et se contente de secouer la tête en lui présentant la tablette électronique. « Signe d’abord et tu pourras retourner tout de suite dans ta vie », se contente-il de dire d’un air buté.

La mort dans l’âme, Leoneidas avance la main pour apposer sa signature et sceller son destin. Elle pourra ainsi quitter cet escalier qui la met mal à l’aise et retrouver le confort de son existence terrestre, même pour une courte période.

Mais au moment où son doigt va toucher l’écran, un bruit de cavalcade se fait entendre. L’ange arrache à la femme la tablette et déploie ses ailes. Il s’envole brutalement, laissant Leoneidas interdite.

Une escouade de créatures baraquées et peu commodes déboule sur l’escalier. Constatant que le l’ange gardien leur a échappé, celui qui semble être leur chef s’adressent à Leoneidas d’un ton bourru :

–   Vous ne pouviez pas le retenir un peu plus longtemps ?

–   Mais… Qui donc ? demande la femme interloquée.

–   Votre ange gardien. Je suppose qu’il vous a fait l’article pour l’Enfer et dénigré le Paradis ?

–   Il m’a dit qu’il fallait choisir parce que j’allais mourir dans une semaine.

–   N’importe quoi ! Ces vendeurs de l’enfer ne savent vraiment plus quoi inventer pour recruter. Je peux vous rassurer tout de suite. La date de votre mort n’est absolument pas fixée et votre présence ici est en contravention  avec les règlements célestes : cet escalier désaffecté est interdit au transit des âmes. Tout ce qu’il vous a raconté est complètement faux et les reportages bidonnés. Vous êtes renvoyée dans votre vie illico et nous ne voulons plus vous voir traîner par ici. C’est bien compris ?

–   Alors je n’ai pas à choisir entre le Paradis et l’Enfer ?

–   Pas du tout. Ces deux hôtels se livrent une concurrence acharnée pour recueillir les âmes après leur mort, mais il n’y a pas qu’eux. Loin de là ! Vous trouverez tout un choix au moment venu et votre résidence finale est déterminée par tellement de paramètres qu’il est impossible de savoir maintenant ce qui vous sera réservé. Et maintenant, dégagez ce passage !

Avant que Leoneidas ne puisse demander le sens de tout ce bazar, un bruit assourdissant lui fracasse les tympans tandis qu’un puissant flash l’aveugle.

Elle rouvre les yeux et émerge lentement dans une chambre d’hôpital.

Un médecin plein de charme se penche sur elle en souriant.

–   Ah ! Je vois que vous vous réveillez. Vous nous avez fait peur.

Mais Leoneidas l’écoute à peine…

Informée que ses actes n’influencent pas sa vie dans l’Au-delà, elle décide de laisser libre cours à sa nature.

A bien y regarder, ce joli médecin fera un excellent premier péché.

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