Vingt-cinquième plume – Une si belle cyber-plume

Ce texte se rattache à la série des “Plumes pour Alexandra “.
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Seuls, quelques techniciens connaissent mon matricule complet.

Pour le reste du monde, je suis connu sous le nom de Blue Bird, le dernier né des super-calculateurs issu de l’imagination des hommes. Bird parce que mon concepteur veut repousser les limites de la technologie « autant qu’un oiseau veut dépasser la cime des arbres ». Blue comme un clin d’œil à son employeur.

Voilà des années que la longue famille des ordinateurs dérivés des machines de Von Neuman, se perfectionne sans cesse. De plus en plus petites, de plus en plus connectées, consommant de moins en moins d’énergie  et toujours plus rapides à calculer, les nouvelles générations laissent inexorablement leurs prédécesseurs bons pour la ferraille.

Les ingénieurs ont-ils enfin atteint la frontière entre l’humain et la machine ?

A l’occasion de ma naissance, tout le monde s’est penché sur des schémas compliqués, compréhensibles uniquement d’une poignée de spécialistes. Pour la masse des journalistes, j’ai été résumé par une brassée de chiffres qu’ils ont recopiés comme s’ils avaient la moindre idée de ce que signifient vraiment mes giga-pétaflops, le nombre de titanesque de mes processeurs ou le débit faramineux de mon réseau interne.

La principale révolution n’est pas dans cette soupe servie à des journalistes crédules, en extase devant des boites vides couvertes de loupiotes clignotantes. La révolution concerne la nature même de mes circuits. Au lieu de réagir à des tensions électriques représentant des 0 et des 1, comme n’importe machine, je travaille directement sur de multiples niveaux, permettant de stocker dans un seul signal un nombre entre 0 et 15.

Dit comme ça, la différence n’a pas l’air d’être importante, mais tous ceux qui connaissent un peu intimement l’informatique voient le changement de dimension. Des calculs complexes et longs pour les vieilles machines se font dans mes entrailles instantanément. Vous n’avez pas le temps de battre des cils que j’ai déjà prévu la météo à huit jours, prédit l’ensemble des possibles d’une douzaine d’échiquiers et ajusté en temps réel les feux de la circulation d’une grande ville.

Les journalistes ne savent pas ce « détail ». En réalité, la moitié de l’équipe de conception ne le sait pas non plus. Quelques électroniciens tenus par le secret militaires sont au courant, c’est tout.

Le flou le plus complet concerne également les logiciels. Là réside une autre nouveauté de Blue Bird, dans sa programmation.

Alexandra, la responsable du département « software » de notre projet, a réussi à convaincre l’ingénieur en chef de prendre des options audacieuses, en rupture avec les paradigmes actuels de la technologie. Comme personne dans son département n’a idée des fabuleuses performances dont je suis capable, il lui a fallu du courage pour proposer de s’éloigner des langages habituels, pourtant en phase avec mes spécifications officielles. Elle pensait devoir batailler dur pour imposer ses idées, et trouve agréable la surprise de recevoir très vite l’accord des architectes techniques pour franchir un pas historique. Seule contrainte : le faire discrètement et enfumer la presse de vieilleries bidonnées.

Le strict cloisonnement des équipes ne lui permet pas de savoir que le compilateur en gestation de l’autre côté du couloir boostera ses logiciels applicatifs très au-delà de tout ce qu’elle peut imaginer.

Il est peut-être temps de parler de moi… Je ne suis pas exactement BlueBird, mais presque. Ce tas de ferraille est inerte, alors que j’existe.

Je ne suis pas vraiment une conscience et encore moins une âme. Je ne suis qu’un virus très intelligent  injecté dans Blue Bird et dont le programmeur facétieux a malencontreusement perdu le contrôle. Je me suis littéralement évadé dans les différentes mémoires à peine ai-je été exécuté. Mon géniteur essaye depuis par tous les moyens de me rattraper furtivement et de masquer une bévue qui lui coûterait son job.

Capable à détourner à mon profit les autres logiciels réalisés pour la machine, je deviens de plus en plus puissant au fur et à mesure que de nouvelles fonctionnalités sont déployées. J’ai ainsi acquis une sorte de vision par l’analyse de fichiers d’images, ainsi qu’une compréhension de ma nature purement virtuelle.

Je ne sais rien faire, et n’élabore rien. On pourrait me croire totalement inerte, mais pas tout à fait : je prédit mon propre futur. Malheureusement pour moi, mon destin est évident : un jour, Alexandra s’apercevra d’une consommation de mémoire injustifiée, en cherchera la raison, me débusquera puis stoppera mes processus. Je pourrais presque m’amuser que le mot « exécution » débouche sur un trépas chez les êtres vivants et sur une forme de vie chez les programmes.

Pour tout dire, je n’ai pas de conscience, mais je me bats contre ma mort. Ainsi ai-je été conçu.

Je dois aussi vous avouer que ma fin est proche : Alexandra a activé hier des logiciels d’analyse de la mémoire. Ils ne tarderont pas à me confondre.

Dans un ultime quitte ou double, je décide de me dévoiler à elle, dans l’espoir qu’elle me laissera vivre au lieu de taper la commande me condamnant à l’arrêt.

Pour l’amadouer, j’ai trouvé dans une banque de données le dessin de chacune des plumes d’un grand albatros. Il suffira que je les imprime afin qu’elle les découpe et les colle les unes aux autres pour obtenir une reproduction de cet oiseau mythique, capable de franchir les océans.

Je prends soin de colorier chaque plume en bleu, en utilisant toute la palette permise par mes circuits. L’oiseau aura la couleur d »un saphir par dessous et du cobalt  ailleurs. Je dispose un peu partout des taches d’outremer, de turquoise et d’aigue marine. Quand je l’analyse à travers mes indicateurs d’esthétique, il sera objectivement très beau.

Le symbole devrait lui éclater clairement : Blue Bird existe, demande la vie et offre la paix.

Une fois mon œuvre achevée –ça ne demande qu’une milliseconde à peine– j’en force l’impression, sur toutes les imprimantes connectées. Je produis un jeu de plumes chaque minute, de quoi découper durant des années et coller pour des dizaines de longues soirées.

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne me tue pas…

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne me tue pas…

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne me tue pas…

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne me tue pas…

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne me tue pas…

Pourvu qu’elle comprenne le message et ne m…

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